mardi 28 mai 2013

Esthétique de l'échec

Citation extraite de cette page :
" Dès lors, Weiner présentera indifféremment, la sculpture, réalisée par lui-même (ou par quelqu'un d'autre) ou son énoncé. Ce qu'il faut bien comprendre c'est que dans tous les cas, un texte exposé par Weiner n'est pas l'énoncé d'un projet, mais la forme textuelle de travaux déjà réalisés. Le texte étant, pour Weiner, la meilleure forme possible, puisque c'est la seule qui permette au destinataire de re-réaliser, ou pas, ce qui est décrit."



Ok, à moi.

J'ai pris le texte des codes logistiques ornant un carton de livraison, je communique ce texte à la planète, et toute personne qui apposera ce texte fondant titre d'oeuvre créera par là cette même oeuvre, à la fois oeuvre nouvelle s'ajoutant à l'oeuvre déjà existante portant ce titre, et tout à la fois oeuvre nouvelle coextensive à la première, ou la précédente, et prenant sa place en tant qu'oeuvre totale portant ce titre.

Dans la mesure où on ne peut vérifier la séquence des pièces ainsi créées, et par là qui augmente l’œuvre de quoi, ni qui détrône qui,  l’œuvre est de facto et instantanément explosée, inconnaissable, et d'ailleurs je ne suis pas intéressé de la connaître.

Tout cela pour dire qu'en matière d'art conceptuel, je suis championne, mais surtout que comme l'a dit Bourriaud avant moi, il tend vers son annihilation.  Non pas l'annihilation de son objet, cependant, comme il le disait, mais vers sa propre néantisation en tant que démarche.
Témoin d'ailleurs la décision de Cady Noland de ne plus exposer. Sans vouloir lui prêter des intentions que je ne connais pas, je comprends assez cette décision dans ce sens.

Attention, d'une part, que celui qui n'a jamais abandonné des sculptures au hasard au bord de la route lui jette la première pierre, je l'adore, Lawrence.

Mais d'autre part, et c'est peut-être une partie de la réponse à la question " Pourquoi continuent-ils ?", que je posais ici,  je me disais en contemplant Many colored objects..., de Weiner, qu'il n'y avait rien de moins conceptuel que cet art.





Je n'ai trouvé que cette image, mais je fais référence à une autre installation, où les lettres courent juste sous le bord du toit d'un bâtiment plus ancien.


Je suis particulièrement sensible au fait que ces mots sont fixés sur un mur fait de milliers de petites briques toutes semblables et toutes différentes. Notamment par leurs teintes, d'infinies nuances. Cet objet (la suite de lettres) est donc enfoncé dans son mur par sa couleur bleu ciel, plus sûrement encore que par les clous.

Et l'aspect d'art conceptuel me paraît s'éloigner. Je suis alors retournée voir toutes les inscriptions de ce type, notamment le tic-tac-toe, et celle qui est sur un phare. Et j'ai pu raviver cette sensation initiée par Many Colored Objects... : c'est du dur, du lourd, du solide.

Je regardais récemment un concert, et la musique n'avait "rien de nouveau". Et pourtant il la produisait avec plaisir, et pour la joie du public.

Il y a donc une pure joie de la réalisation de l'oeuvre, fût-elle du domaine du conceptuel par ailleurs, en dehors de tout renouveau et dans le plaisir de la relation à l'autre.

On peut donc maintenant tenter de " peler", de décoller ce qu'a pu apporter à Weiner le fait de dire que le public pouvait la réaliser, ou pas, ailleurs. (Outre la cause initiale du traumatisme de son œuvre détruite par les étudiants sur le campus, je crois que cela laisse des traces)

Entre le " J'ai fait tout le possible de ce que je voulais ardemment et complètement réaliser " qu'on peut un peu abusivement attribuer à l'art " classique " d'une part, et l'absence totale de motivation qui prolonge le mouvement de l'art conceptuel, se dessine une droite, un axe, sur lequel il faut bien se situer et c'est un des aspects de la prise en charge que j'évoquais.

Il faut bien " reprendre ce fardeau", se le remettre sur les épaules pour continuer d'avancer, ou bien ?