mercredi 27 mars 2013

FRAC, Rennes et médiation

Nous fûmes (c'est du belge) de retour au FRAC de Rennes à l'architecture corbusienne en diable, n'est-ce pas.
La nouveauté c'est Cady Noland. L'exposition est réalisée par les étudiants de la filière exposition de Rennes II, ce qui explique le choix de l'artiste. Cady Noland a décidé à la fin des années 90 d'arrêter de diffuser son travail.
L'expo invite par là à une réflexion sur ce qu'est exposer. Et à réaliser qu'exposer fait partie de l'art, puisque c'est une rencontre entre l'artiste, le public, et cette tierce partie qu'est le " monstrateur". J'emploie délibérément des gros mots parce que je suis énervée par cette phrase de la plaquette explicative : " Cady Noland fait partie de ces artistes pour lesquel-le-s (sic) il y a bien assez d'images et d'objets dans le monde".
Le désir de faire dans le " n'oublions personne des minorités opprimées " politiquement correct commence à nous amener aux frontières du grotesque*. Et c'est encore une insulte à l'art pariétal. Bien.
Une partie de l'exposition est présente dans les locaux de l'université, ce qui correspond bien à cette idée de fragmentation. Pour tout voir, on doit se déplacer d'un lieu à l'autre, ce qui sied je trouve à l'oeuvre de Cady Noland.

 

Donc en ce sens, c'est une excellente chose. Cela nous conduit bien évidemment à reparler de  Renée Lévi (autre artiste exposée au FRAC), puisque la charmante guide qui commentait ce jour là pour un groupe a bien voulu nous donner à voir à quel point l'accrochage était ici important, et donc l'oeuvre comme " chevillée " au lieu, constituant l'acte de monstration.
C'est essentiel, crucial. Il faut le faire. C'est un parti-pris courageux, car je pense qu'une moitié de l'assistance a franchi le pas du rejet a priori vis-à-vis de cette oeuvre. Je me demande si, en ce qui concerne l'autre moitié, il ne faut ** pas qu'au préalable, on leur eut délivré une première couche de médiation, pour éviter que la seconde ne passe pour une justification.


En ce qui me concerne, c'est loin de sauver totalement l'oeuvre, mais bon...
C'est curieux, encore une fois, ce qui me met sur mes gardes, ce sont les chiffres. "Cent vingt dessins", "22 mètres de long", et surtout le plexi d'exactement 64 centimètres, même s'il donne les lignes par le bord. Dès qu'une oeuvre se caractérise par des tonnes, des mètres, des mètres cubes, je me dis que les acteurs de l'expo ont raté des choses qui se sont passées dans les années 70.

C'est peut-être là finalement, ce qui manque, le point aveugle qu'on traîne sur la moitié de siècle précédente, qui fait qu'on commence seulement à " digérer " le début du XXème siècle, et que tout ce qui est après est ignoré. Enfin, disons, non pas ignoré, mais sujet à redite dans que personne ne bronche.

J'ai revu les vidéos d'Esther Ferrer. C'était une façon de performer quelque chose sur son travail. L'aspect qui m'a semblé ressortir cette fois plus fortement, c'est la séquence.
Je pense par exemple au moment dans Las Cosas, où elle enlève et remet ses chaussures, les étapes de cette séquence étant interrompues par le mouvement de divers objets, et même par son changement de côté de la table.

J'ai du coup revu La première demie-heure sous cet aspect, les mains retournées, les drapeaux blancs, tout cela a résonné avec ce que Guillaume, mon fils caché, a écrit ici. Il y a bien, par l'inscription dans le temps de ces " passages " d'un état des choses à un autre, la fixation de décisions, donc de choix, cf. Nicolas Bourriaud.

Petit voyage sans alexandrin.

* Je ne nie pas que ça pose problème parfois, mais il y a pire. Là il y avait " pour qui".
** Pour les nouvelles qui seraient déroutées, j'aime à employer " falloir " en son sens premier de " manquer". le sens de la phrase est donc ici : " je me demande s'il ne manque pas qu'on leur eut délivré (au préalable)..."

mercredi 20 mars 2013

ISO 8859 Retroactive fit

" Peu importe ce qu'elle fait, du moment qu'elle le fait bien", telle était la devise de Saint-Donatien, qui se retira dès l'âge de 16 ans dans l'ouest de l'érémitisme, et vêtu dès lors d'un manteau en peau de sauterelle,  décortiquant les chameaux.

J'ai donc choisi ceci, de la charmante Sumiyo Toribe :

               
Parce que c'est bien pratique pour illustrer les propos de Blanchot sur Hölderlin, dans la ligne : " Le poète est second par rapport au poème", qui doit préexister dans son essence, le poète le réalisant ensuite.Pour pouvoir ainsi " cerner le blanc", et même s'il y a eu des croquis préparatoires, il faut bien que le plan général de l'oeuvre préexiste à son exécution.

Cela vient s'ajouter aussi aux réflexions sur l'antémémoire et le "search for meaning", évoqués dans ce billet.

dimanche 17 mars 2013

Renaissance

Tu as déjà embrassé une fille ?
- Non...

samedi 16 mars 2013

Il en faut pour tous mes goûts

Je sais, vous allez me dire, c'est un intello etc. Tant pis. Comme chacun sait, moi je n'ai pas un type d'homme, j'en ai plusieurs.

A propos d'homme intelligent, je remercie au passage mon ami de toujours d'avoir bien voulu compléter mon billet par le sien. Et pour avoir ajouté la majuscule à l'initiale du second prénom, ce qui ne fait que répéter l'insolente invite du titre, vous serez fouetté, mon bon.

samedi 2 mars 2013

Corps de ferme, animal third party, Esther Ferrer


Ce titre rutilant puisque " toutes les versions sont valables, y compris celle-ci", pour dire que j'aimerais reparler d'Esther Ferrer, notamment de son expo au FRAC de Rennes, qui m'a bien secouée.
Parler de la performance a quelque chose de totalement irrelevant, mais bon, allons-y, maintenant que je l'ai annoncé, me voilà maligne, sur scène...



Il faut la voir explorer :
- La liberté : par rapport à un comédien, "guidé " dans son parcours, dans les lacs du texte, dans l'épaisseur de la distanciation consentie par son théâtre, elle est libre. Elle décide du texte, de l'agencement, de la durée, de l'expression, et même de ce qu'elle décide.
- La séquence : dans quel ordre placera-t-elle les choses, le sens que prend la succession et les enchaînements, jusqu'à la fin (panneau " The End"). Actions écrites sur les cartes, dont l'ordre est confié au hasard jusqu'à " Las Cosas", sa performance à Berne, où elle décide de tout.
- Le défaire : on efface la silhouette au mur, on décolle les bandes adhésives.
- L'ordre spatial des choses: Canon pour 4 chaises, une table et un ventilateur.

Elle épelle l'alphabet de la création dans l'instant même, et en même temps que la création. La création consiste à en explorer les règles. Elle touche donc au coeur du processus créatif.
Sans accessoire, puisqu'avec n'importe quel accessoire (casque, chou, bougie...), avec un fil, son corps, elle effectue, elle " performe " * la mesure ici-et-maintenant de l'espace et du temps explorés tant qu'ils sont " encore chauds", tant qu'ils sont toujours, et juste jusqu'à la fin de la performance, le temps et l'espace de la création.
Sans accessoire donc, sans toile, sans peinture, sans pinceau, sans autre outil que son corps et le temps de sa vie, elle va chercher l'essence même du processus créatif, elle va toucher l'essentiel, ce que donnait Bourriaud comme définition de l'art moderne, elle nous donne à voir l'instant où elle " fixe ses décisions ", dans le temps et l'espace.

Et pourtant la densité créative qu'elle délivre est aussi lourde que si elle sculptait sous nos yeux une statue de marbre. Elle sculpte quelque chose d'immatériel, mais qui est en chacun de nous, lourd, présent. Son geste nous habite, nous sentons son enfant bouger en nous.

Son parcours " remonte à la source", dans un espace virtuel et pourtant bien réel, qu'elle balise avec son corps, avec ses gestes, avec sa façon de découper le temps. Elle occupe un espace qui est en nous, c'est notre temps qu'elle suspend et qu'elle ordonne. Son parcours nous emmène, nous prend par la main pour cheminer entre ses balises, pour nous faire toucher, dans notre intériorité, la source de l'acte créatif, sa décision de faire, d'arrêter de faire, de reprendre, de finir.

Ce qui est également magnifique, c'est la cohérence de sa démarche tout au long de sa vie. Il faut faire le tour de l'exposition, dans l'ordre chronologique, prendre le temps de regarder chaque vidéo, puis recommencer au début. On verra alors le début après la fin.
On verra alors cette inscription en gros sur son corps : " intime et personnel", à Genève en 2011, puis on verra ensuite les actions corporelles de 1975. Devant une fenêtre, elle prend les mesures de distances séparant des points de son corps, note le chiffre sur une étiquette, puis s'appose cette étiquette sur la peau, à l'endroit mesuré.

Et puis on comprendra ce geste qu'elle a, encore jeune, de tendre un fil en haut d'un escalier, et celui de mesurer l'intérieur d'un wagon. Les gestes tardifs éclairent ces premières actions, les expliquent, et leur donnent sens. C'est cela qui m'a donné l'impression que l'oeuvre n'a pas de sens en soi, mais que le miracle réside dans le fait qu'une seconde oeuvre, même plus tardive, viendra rétroactivement lui donner du sens.


C'est précieux, cela : quelque chose qui n'a pas de sens, et qui en prend un lors de l'apparition d'une autre chose, laquelle n'existait pas encore lorsque la première chose a été créée. L'objet et le regard à égales distances du sens.

Et puis, tellement émouvant, à quel point d'un bout à l'autre de sa vie et de ses créations, elle est " dedans". Imperméable au regard des badauds, à tout ce qui n'est pas la construction de son oeuvre, l'habitant, au point de se dépouiller de ses habits pour signifier ce qu'il y a à regarder, nous forcer à chercher ailleurs ce mur habituel soudain disparu, à chercher du regard sa cathédrale.
Des rues de Saint Sebastien aux wagons, aux salles, au murs, aux corps des autres, elle a balisé l'espace du monde entier, elle y a dessiné une oeuvre immense, qui nous apprend à regarder autour de nous, elle a patiemment écrit les premières règles du jeu " habiter le monde", c'est comme à chaque construction circulaire, reliée les yeux, plein d'énormes.

Bibliographie :
Google est votre ami, dont cela, signé d'un Guillaume Désanges récemment vilipendé par paris art mais bref, ce n'est pas le sujet.

* Il semble que le sens anglais du mot se soit perdu en route, récupéré par le vocabulaire sportif pour en faire le volet artistique des aventures à la Koh Lanta, à en juger par des expressions comme : "
" Que seriez-vous prêt à faire pour... "
"...a été l'auteur d'une performance artistique et physiquement éprouvante..."
 On confond Jackass et Jackass...