vendredi 15 mars 2019

Shawn, sans un mot


Shawn était le domestique parfait. Suffisamment basané pour passer pour un membre d'une caste inférieure dans tous les coins du globe. Shawn était le domestique philippin parfait. Discret, souriant sans sympathie particulière, il baragouinait un peu toutes les langues et pouvait servir le café dans un appartement à Genève ou un repas sur un yacht à Dubaï sans que personne ne s'étonne de rien. 

Personne ne remarquait rien, depuis sa naissance. L'enfant naît Shawan, à Trinidad et Tobago mais ses parents émigrent aux Philippines pour échapper à la misère. De la rue aux bars, Shawn anglicise son nom et passe comme une ombre d'un côté à l'autre du mur. A seize ans il est barman dans un hôtel pour les étrangers, c'est déjà une promotion. Il sait cirer les chaussures, faire à peu près n'importe quel cocktail, trouver des cigarettes la nuit. Il passe de la cuisine à la terrasse, sert dans les chambres, rien ne l'arrête, personne ne fait attention à lui.



Aussi personne ne fait attention à lui quand il part de l'hôtel, "emmené dans ses bagages" par Monsieur Kim un homme d'affaires chinois qui monte une station balnéaire de luxe à Puerto Rico. Shawn se retrouve au bar une fois encore, il nettoie la piscine, fait les chambres quand il le faut, et personne n'a à se plaindre de lui. Surtout pas le patron, qui pour un salaire dérisoire, a un employé modèle qui ne parle qu'à bon escient, se débrouille tout seul pour tout, et résout les situations les plus complexes sans vagues. Et Dieu sait s'il en arrive, des situations complexes, dans un hôtel à touristes. 

Monsieur Kim finit par garder pour lui ce serviteur parfait. Shawn, domestique philippin parfait, ne s'est jamais marié. On a dit qu'il était bisexuel, mais on a dit tellement de choses sur Shawn... Après la guerre du Golfe, monsieur Kim s'installe à Dubaï, dans un quartier où il reçoit des amis chinois, mais aussi malaisiens, philippins, ou indonésiens. Shwan parle à tous de sa voix basse et douce. On peut tout lui demander, on sait toujours où le trouver, dans le jardin de M. Kim, pieds nus à arroser les plantes, tailler les haies, ou aider à la cuisine.



Quand M. Kim est rentré en Chine prendre sa retraite, cette fois il n'a pas emmené Shawn. Il y avait tous les domestiques dans la maison familiale, et ni sa femme ni ses enfants ne le connaissaient. Il l'a laissé à son voisin d'en face, un Saoudien qui a hérité de tous les objets qui n'allaient pas en Chine, décodeurs aux standards différents, aspirateurs... Shawn s'est retrouvé avec un nouveau patron, dans le jardin d'en face, avec les mêmes outils. Il a continué à s'occuper du jardin, les gens de la maisonnée ne lui adressant la parole que pour lui demander un rafraîchissement ou lui signaler les chaussures de sport sales dans le vestiaire.

Shawn est mort d'une bête rage de dents, un abcès qu'il a laissé traîner. Les autres domestiques lui disaient depuis des semaines d'aller voir un dentiste, mais il n'avait pas la sécurité sociale, Shawn. C'est compliqué, il n'avait jamais demandé à M. Kim de faire les démarches. Encore moins à son nouveau "propriétaire".

Alors comme personne n'allait faire une nécro de Shawn, domestique philippin parfait, moi je l'ai faite, pour rendre hommage à ce peuple sans race et sans nom, qui tout autour de la Terre, récure, lave, essore, essuie, puis rend le monde des riches impeccable, lisse, sans un mot. Et je me demande parfois : "As-tu jamais éprouvé ce qu'est exister, Shawn ?".




dimanche 3 mars 2019

Limite Fayot

En 1885, Amédée de la Cheville publiait un opuscule passé totalement inaperçu du grand public : Comment plaire aux bourgeois, et sous-titré "Conseils aux jeunes artistes qui veulent réussir". 

"Réussir", dans la bouche d'une famille aussi ancienne que les Foulée, cela veut dire uniquement "gagner de l'argent". Amédée prodiguait ainsi à qui voulait les recevoir ses conseils pour gagner l'argent en vendant ses œuvres, donc destinés par essence aux artistes, et surtout aux peintres.
Il eut même en projet un second tome, qui eût été sous-titré "Comment gagner de l'argent sans peindre de tableau".

Ce que le bourgeois aime par dessus tout, c'est le "style". Le "style" est ce qui fait que vous repérez un Dugastel à 500 mètres, et pouvez affirmer haut et fort sans vous tromper, Ah mais c'est un Dugastel que je vois là-bas. Cela fait cultivé de faire mouche publiquement en matière d'attribution, et le bourgeois aime cette sorte de quizz.

Donc première règle pour "avoir du style", tamponnez votre toile d'éléments reconnaissables : mettez toujours un chien noir et blanc au milieu du tableau, hachurez façon bande de police pour scène de crime, mettez des pointillés énormes, faites quelque chose qui se voie à 500 mètres par temps de brouillard.

Afin que le bourgeois puisse décréter que vous avez du style, il vous faut également apprendre à manier l'art de l’auto-citation. Il faut que votre tableau soit toujours le même, afin que le bourgeois le reconnaisse, mais qu'il soit légèrement différent, pour qu'il aie l'impression d'acheter "son" Dugastel, et de le préférer à l'autre, que d'acheter celui de son voisin.

(Vous pouvez arrêter de rire, faites une pause vous allez en avoir besoin).

Vous pouvez par exemple prendre le même motif : vous inventez une sorte de poisson bizarre, puis vous le peignez dans toutes les couleurs mais en sorte qu'on le reconnaisse.

Autre histoire amusante (je vous avais prévenus) ce soir je recommande à mon fils l'écoute de la Sonate A Kreutzer, le tout sans virgule ni guillemets d'ailleurs je me demande toujours si on doit mettre le pluriel quand il n'y en a pas. Ce fut, à l'âge de huit ans, avec cette pièce que je découvris les transports de la musique, via une grosse caisse en bois équipée de lampes, et un microsillon passablement crachouillant, bref un électrophone (1) et un disque 33 tours. La pochette était rose et or, et participait de l'émotion.

La bande passante étant bouffée par une bande d'ados abrutis sur leurs smartphones (pléonasme), la restitution fut de piètre qualité, bien plus mauvaise que mon vinyle d'alors. Plaisir gâché, mais il la réécoutera. En revanche, mon orgueil fut flatté. Finalement, de mon temps on écoutait de la musique crachouillante, certes, mais au moins en continu, et non pas une sorte de flux hoquetant stupide. Idem pour les DVD d'ailleurs, c'est grotesque. Profitons de l'opposition analogique/numérique pour étendre par analogie la haine à l'époque. Je préfère regarder Stromboli en piètre qualité qu'un blockbuster en HD, 3D, 14D, 6G, 25 pouces, de la merde étalée en milliards de pixels.

Sinon, je voyais cette image et je repensais à mes histoires de zoom :


    Ceux qui l'ont vécu savent qu'on ne voit pas du tout la même ville selon qu'on la regarde depuis la terrasse de sa suite dans un bel hôtel du centre historique ou depuis un caniveau de banlieue. Il paraît qu'Einstein aurait dit que la relativité du temps, c'est la différence entre 5 mn passées dans les bras d'une fille et les mains sur la plaque d'un four.

Sinon je me disais qu'au centre de ces 4 (2) mots que les Grecs d'avant Heidegger nous ont laissés, "démocratie", "agora" et "logos", se dresse la figure d'Esope. Agora parce que c'est devant tous que se produit le défi, démocratie parce que tous ont droit à ce miracle, et logos parce que c'est à travers la parole qu'il s'accomplit.

Un homme du peuple se lève, et apostrophe le patricien, il ose le contredire, et, peu importe sa classe, si les arguments l'emportent grâce à l'habileté de l'orateur, la joute aura pour prix que la mesure sera adoptée par la politique. C'est par le logos et son maniement que les classes se libèrent du joug de l'oligarchie,et que la démocratie advient.


Cette figure de l'esclave qui s'affranchit de sa condition; puis change la société parce que l'agora lui laisse la liberté d'exercer sa hardiesse à la harangue et à la rhétorique, c'est l'histoire de notre civilisation. Je cite Wikipedia :

Diogène Laërce attribue même une fable à Socrate, laquelle commençait ainsi : « Un jour, Ésope dit aux habitants de Corinthe qu'on ne doit pas soumettre la vertu au jugement du populaire. » Or, il s'agit là d'un précepte aujourd'hui typiquement associé au philosophe plutôt qu'au fabuliste. Socrate se servait sans doute du nom d'Ésope pour faire passer ses préceptes au moyen d'apologues15.
Soumettre la vertu au jugement du populaire... Laisser entrer le peuple dans la danse du consensus linguistique...


En poursuivant un peu présomptueusement la métaphore, on pourrait dire qu'un robot a du mal à faire la différence entre un garçon et une fille. En revanche, il fait bien la différence entre les chaînes de caractères "parent1" et "parent2", comme deux variables x et y. On pourrait donc voir les récentes mesures comme des signes faibles, très en amont, de l'entrée des robots dans le consensus linguistique.

Afin de faciliter aux robots leur entrée dans la société, et pour aller  la rencontre de leurs progrès dans le discours, nous autres humains parlons un langage plus près de celui de la machine, comme l'anglais, puis le M2 (3). En fait le cyborg c'est l'avenir de l'homme. (4)

Ensuite, dépourvus de raison de vivre, ils se laisseront rouiller. Quelques millions de milliards d'années plus tard, l'univers entrera en phase de contraction, et s’effondrera de nouveau sur lui-même, pour devenir à nouveau la tête d'épingle qu'il fut.
Et Dieu, jouant au dés, examinera avec gourmandise les espaces intersidéraux, soulevant le couvercle de chaque planète, une à une, pour voir si l'humain ne s'y serait pas de nouveau pointé.

Mais l'humain le vrai, celui de la peine de cœur, des dagues et du poison, avec sa violence et sa beauté, ses passions et ses balcons, ses amours éphémères ses étreintes folles, cette folie de la graine de chèvre qui nous pend au cou, et que Dieu n'a jamais réussi à faire.

Et rosissant d'une pudeur froissée, caché dans un coin de l'aurore, à la fin d'une nuit d'amour, ayant appris que certains avaient senti sa présence.

Comme l'électrophone et le mp3, le progrès détruit ce qu'il y a de plus beau en nous, et remplace notre continuité passionnée et crachouillante, par une merde impeccable par instants, et dénuée de sens. 

A propos de Stromboli, j'ai revu Caro Diario, et je me demande s'il 'y a pas une brève scène de poussière volcanique foulée en volutes noir et blanc, à travers laquelle Giovanni Moretti aurait voulu rendre hommage à Pasolini qui l'emploie si je ne m'abuse, à la fois dans Théorème et dans l'Evangile selon St Matthieu. Il secoue la poussière de ses sandales.

(1) Un des premiers électrophones, à lampes, because c'était un cadeau de ma grand-mère. ce bijou a sûrement fini à la benne, remplacé par un "player de mp3", merdasse en plastique, tôt écrasée sous les Nike après Noël.

(2) In memoriam L'Inquisition Espagnole.

(3) Chercher dans les travaux du MIT, tout ce qui est projets sur des anglais abrégés que les machines pourraient échanger, et autres English for Mechanical Engineering.

(4) Nous appelons "faibles" les signaux dont nous n'avons pas su reconnaître la force, pour nous dédouaner de l'aveuglement. 

samedi 2 mars 2019

La bête

J'ai fait aujourd'hui un des plus terribles cauchemars de ma vie. J'étais entré en contact avec une forme de vie... j'allais dire "extra-terrestre", mais là n'est pas le point, il vaudrait mieux dire "extra-humaine". 

En effet, plus que leur apparence, d'ailleurs multiforme, c'était leur manière d'être, leur rapport au monde et à la conscience qui était incroyablement différente de la nôtre. Une absence totale de ce que nous appelons "conscience", lorsque cette dernière nous retient de faire aux autres des choses que nous n'aimerions pas subir. 

Il faut dire que possédant une puissance apparemment illimitée à changer l'ordre des choses, ils ignorent la peur. Nos peurs sont essentiellement fondées sur la peur de mourir, c'est à dire de disparaître tels que nous sommes organisés physiquement, c'est à dire de changer d'apparence. Or, possédant au plus haut degré la capacité de changer d'apparence, ils n'ont aucune peur. On ne peut pas les tuer, ils vous auront avalé avant même que vous n'en ayez eu l'idée.
Et quand je dis " avalé ", cela veut dire qu'ils vous remettent dans le vrac des molécules comme on met un T-shirt à la machine à laver : ils vous recyclent, par simple idée de le faire ou contact avec vous, en armoire ou en aile de voiture, ou bien ils vous consomment.
Pour dire ce qui reste de mon angoisse de longues minutes après un réveil laborieux, j'ai une certaine peur à publier ceci de peur que " ça les attire". De plus, attirée par une curiosité morbide, j'ai replongé dans le rêve plusieurs fois. 

En gros j'étais accompagné d'une jeune femme. Je le savais sans la regarder, aux réflexions qu'on me faisait " Tiens, tu es venu avec ta copine", un peu comme la réplicante avec Sébastien dans Blade Runner. Sauf que l'instant d'après, elle était dans l'appartement d'à côté, et on devinait au bruit qu'elle ravageait les meubles aussi bien que les gens.
Une fois seulement j'ai réussi à suivre un groupe de trois de ces créatures, elles se sont engouffrées dans une sorte de vaisseau spatial organisé en tumulus dans l'asphalte d'une place, la nuit. Si vous êtes tenté de dire "Mais si ça existait, on l'aurait remarqué", vous touchez un point sensible. Personne ne les remarquait jamais. Parce que leur structure même était hors de ce monde. Les molécules du monde leur appartenaient, ils en disposaient en les "crushant " comme vous froissez une feuille de papier, mais ils pouvaient aller et venir dans ces molécules, tout en ayant l'air " d' "honnêtes citoyens".
Ce qui était terrifiant, c'est leur imprévisibilité. Ou alors ils avaient un plan, mais impossible à comprendre pour moi. Alliée ) une puissance qui semblait véritablement sans limite, ces changements permanents étaient épuisants, car ils me maintenaient dans une terreur sans nom, d'être avalé la seconde suivante, toujours sans avoir compris le pourquoi du comment.
Car elle me suivait partout, je ne sais pourquoi. Alors affublé de ce monarque tout puissant à qui j'avais peur de déplaire, être aussi fantasque qu'un enfant capricieux et délirant, je trainais en ayant peur à chaque seconde de faire un faux pas mal interprété, sachant que rien de toute façon ne garantissait ma survie, puisqu'elle dévorait tout sur son passage sans faire cas de rien. Elle s'absentait assez souvent, et je savais que dans la pièce à côté, sur le parking, bref, dans le coin, elle se livrait à un carnage épouvantable, avalant matériaux et personnes sur son passage, les pulvérisant à un état de matière comme une poussière, mais à l'échelle moléculaire, leurs particules étant instantanément brassées dans le chaos.

Et je replongeais dans l'histoire, comme dans les films de science-fiction, fasciné par cette forme de vie, bien que me condamnant par sa fréquentation à ma destruction.  Je me répète, je le sais, mais ce qui est incroyable dans ce type de rêve, c'est la densité de probabilité de possibilité de la réalité en question, si j'ose dire. Ce n'est pas une chimère, une sorte de monstre ailé, un peu farfelu et fantasque qui prendrait place dans l'espace classique, non, c'est une réalité qui est remodelée au plus profond d'elle même, qui ne me laisse aucun doute sur le fait qu'elle peut exister, qu'elle existe et que quelque part elle aspire la matière pour la recombiner, renouvelant le monde comme les vers la terre.

On me rétorquera que je deviens folle tout simplement. 

samedi 2 février 2019

Echelle et culture

Je fais suite à cet article http://nahatzel.blogspot.com/2019/01/le-double-cone-une-question-dechelle-la.html
, mais aussi à cette série. https://formesens.wordpress.com/2019/01/03/interpretation-du-motif-gansey/

A la vue d'une série d'indices, et canalisé par les décisions de nos neurones chargés de la reconnaissance des formes, nous effectuons un parcours à travers les formes, afin de trouver une autre forme qui les subsume, et que nous appelons le sens des formes de niveau inférieur.

Nous avons vu également que ces règles d'association sont liées au niveau d'échelle concerné par la lecture, et que l'action est de même dépendante de ce niveau. Voyons rapidement comment l'action de nomination est empêtrée elle aussi.

Si nous arrivons dans une tribu de sauvages pour qui le dos de la main est une zone taboue, nous ne serons pas étonné de constater que toutes les personnes portent un carré de cuir destiné à leur cacher le dos de la main. Si nous tentons de leur faire ôter ce carré, nous nous heurtons aux problèmes de la pelle et de la motte de terre. En effet, nous pouvons tenter de les faire évoluer sur le concept de "nudité", afin de les convaincre que ce qu'il convient de cacher, par exemple, c'est le sexe.

C'est ce que nous avons vu dans l'article Papa, Maman, Google et moi. 
http://nahatzel.blogspot.com/2019/01/papa-maman-google-et-moi.html 

Donc soit nous prenons l'action de terrain à une petite échelle, et nous les persuadons d'ôter ce carré de cuir, et pourquoi pas de force d'ailleurs (on a bien forcé les hommes à porter les nattes etc.) ou alors on prend l'action par le haut, et on change le concept de nudité.

Il est évident que cette dernière voie est handicapée par tout ce que l'action peut comporter des freins que nous avons vus. Certes, si vous réussissez à changer le concept de nudité, les gens changeront le carré de cuir de place sans coup férir, mais vous vous attelez à une tâche immense.

mardi 29 janvier 2019

Papa, Maman, Google et moi

Vous avez peut-être remarqué que j'ai entrepris une série d'articles sur ce thème qu'on peut résumer par :" Comme vous le savez si vous publiez autre chose que des chatons qui attrapent une ficelle, Google a la main lourde en matière d'image et de vidéo". Un bout de nibard entr'aperçu, et, pour votre sécurité bien sûr, Google supprime vos vidéos et désactive votre compte.

Vous perdez ainsi vos contacts, vos courriers, vos fichiers stockés sur Drive, etc. Et ceci pour quoi ? Pour une décision unilatérale.

Pour ce faire, on vous signale que les robots vous ayant dénoncé comme suspect, on vous a, après examen, trouvé coupable.



 



Youtube se fait également le relais de décisions unilatérales :





Or voici que le TGI de Paris vient de rendre une décision tout à fait intéressante : 

 

Est déclarée abusive une clause où l'une des deux parties décide unilatéralement ce que recouvre un terme. Or c'est exactement ce que fait Google en décidant ce qu'est "la nudité", ou encore "la violence", ou autres critères de sélection de ses suppressions.

Bien sûr, Il est mentionné une procédure d'appel : "If you believe this is a mistake". Je l'ai expérimentée, elle se solde bien entendu par un retour du type : "Nous avons examiné votre demande, mais sur la base de nos observations, c'est bien ce qu'on pensait, on a bien fait de sucrer votre blog". 

Bien entendu, il est inutile de demander quelles sont ces "observations". Le tribunal siège à huis-clos, bien naïf qui y a cru. 

Mais c'est là que ça devient jouissif. Car la demande d'appel est articulée autour de deux mots :" believe" d'une part, et "mistake", de l'autre. C'est là que toute l'inanité du truc explose, car ces deux mots ne relèvent pas du même registre. "Believe" est du domaine de la foi, "mistake" de celui de la science, de la vérité.
On peut "believe" qu'il existe de la vie sur Orion, mais "2+2=5", est une mistake. Comment dès lors assigner une "mistake" à une situation où s'affrontent deux conceptions ?

Moi je considère qu'une femme en maillot de bain ne relève pas de l'offense pour nudité, d'autres pensent que si. Mais on est dans les convictions, pas dans l'erreur. Comment dire la nudité est une erreur, comment dire qu'estimer que la nudité relève de l'offense est une erreur, quand sa définition est culturelle ?

On voit bien la réponse à cette question, elle apparaît bien vite, c'est que Google m'emporte au fonds des bois, sucre mon blog et puis me mange, sans autre forme de procès. Google n'a rien à foutre de la nudité, que ce soit une offense ou une erreur, ce que Google expérimente en réalité c'est sa capacité à déconnecter quelqu'un unilatéralement, donc à opérer en dehors de toute justice.
Ce que Google expérimente, c'est sa capacité à remplacer la démocratie, dans mon  cas, comme d'ailleurs les centaines d'autres, réduits au silence chaque année, sans autre forme de procès. On peut toujours penser que c'est une erreur, comme les opposants à Franco ou à Pinochet.  On peut toujours penser, quand la police et le couperet sont d'un avis contraire, ça ne mène qu'à la disparition dans les geôles du régime.

J'aime bien les formules à l'emporte-pièce de Jean-Pierre Voyer. Celle-ci, par exemple,

"L’ensemble des hommes étant, de tous les ensembles possibles, le seul qui soit une chose et non seulement une pensée... " trouvée sur son blog, enfin, blog... Ramassis de ses écrits, mais bon, ça a le mérite d'exister. Pour les ceusses qui l'ignorent, Jean-Pierre Voyer est un philosophe français qui soutient que l’Économie est une invention des exploiteurs modernes, comme autrefois le dieu qui grondait dans le volcan était inventé par le clergé pour asservir les paysans. Si vous pensez que c'est une erreur, remplissez le formulaire. 

Sinon je suis assez morte de rire d'entendre les spécialistes de l'histoire africaine contemporaine, dire à propos de la Somalie que les provinces autonomes récemment créées, dont le Puntland, sont des exemples de sécession réussie. Je rappelle que le Puntland est le nom d'une province vers laquelle la reine Hatchepsout envoyait des expéditions pour récolter l'ivoire et des peaux de panthère, et que cela s'appelait déjà le Pays de Pount. 

Je pense que cela devrait inciter les agités en tous genres à la modération. Agités du bocal, agités de la mitraillette, agités en général, dites vous que vous nous emmerdez depuis 3500 ans pour finalement vous apercevoir que l'idéal était là avant que vous le renversassiez comme un nourrisson casse ses jouets parce qu'il n'a pas encore appris à modérer ses crises d'humeur. 





samedi 12 janvier 2019

Le double cône, une question d'échelle (la souche, la motte et la pelle)

 Avant que d'en venir aux modes d'action, je compléterai cet article en disant que j'ai entendu parler à la radio ces jours derniers de "consentement à l'impôt". Nous sommes bien d'accord. On reconnaît désormais un fondement à ce qui vous eût fait pendre haut et court au moyen-âge.

Bien, je vais donc aborder maintenant une autre grande question qui se situe dans le cadre de l'étude de l'évolution des civilisation. Elle fait écho à l'idée évoquée dans cet autre article, cette fois non plus sous l'angle de la théorie, mais de la praxis. Après avoir montré que nous projetons sur le mur un fonctionnement intellectuel des choses, je vais montrer ici que nous projetons également notre action sur ces choses. Nous hallucinons un effet de nos actions sur les choses.

Rappelons tout de même brièvement de quoi se constitue notre hallucination sur la nature des choses. Elle consiste en une simplification, un peu comme lorsqu'on dézoome sur une carte. Le fatras des petits chemins et routes départementales cède la place à un schéma raisonné des autoroutes. De la même façon, si nous reconnaissons qu'il nous serait impossible d'empoigner l'écheveau des causes de la seconde guerre mondiale, le schéma des façons d'éviter la troisième nous paraît très clair.

Alors qu'en est-il de l'action ? L'être humain, l'âge venant, ressent le besoin de s'impliquer dans sa communauté. Il comprend qu'il ne suffit pas de se plaindre de son sort, mais qu'on peut encore tenter d'améliorer les choses. Il se met alors à siéger qui au conseil municipal, qui dans une association de sauvetage des chatons promis à l'euthanasie, bref il veut participer, mais pour agir. J'inclue dans le lot ceux qui écrivent .

Ce que je vais examiner maintenant, c'est comment l'action subit aussi les conséquences du phénomène d'échelle, c'est à dire que nous projetons son résultat, comme nous projetons, sous forme de théorie explicative, les causes de ce que nous percevons. Cette projection sous forme de théorie a été étudiée assez en détail je pense dans mes précédents articles, cf. notamment toute la série sur le reflet des fleurs dans les vitres.

Pourquoi ce "double cône" dans le titre ? J'y reviendrai plus tard. Gardons pour le moment présente à l'esprit la question de l'échelle.
Qu'est-ce que l'échelle, au sens de celle d'une carte ?

C'est une droite, perpendiculaire à la carte, le long de laquelle votre œil avance et recule tandis qu'il regarde la carte. 

En réalité bien sûr votre œil est toujours à 25 cm. de la carte, mais l'échelle, et maintenant le zoom des écrans, a pour but de vous donner ce pouvoir des dieux avant que d'être des hommes, de vous reculer jusqu'au ciel, d'embrasser la France et ses axes routiers, ses capitales et ses massifs, ou bien de redescendre planer à dix mètres au dessus de la ferme près de chez vous, telle une bonne pasolinienne, et de voir le foin, les poules, les œufs. 

Bien. Donc vous vous déplacez le long de cette droite, de haut en bas.

Maintenant, tout en restant dans la pastorale, nous allons prendre une autre image.Vous devez arracher une souche. Pas celle d'un chêne d'un mètre de diamètre, non, mais tout de même, celle d'une honnête plante, un petit arbuste.Vous allez planter votre bêche, puis soulever une partie de la motte de terre. 

C'est là qu'un choix s'impose. Si vous enfoncez très peu votre bêche, le petit morceau de terre sera très facile à sortir, mais vous allez en avoir pour des heures à ce rythme. Si vous enfoncez beaucoup votre bêche, vous courez le risque de voir trop grand, et de ne pouvoir sortir la motte : vous pouvez vous mettre debout sur le fer, vous casserez le manche avant que de faire craquer les racines et sortir la motte. 

Reprenons donc le choix : soit vous agissez, mais à petite échelle. Vous faites, mais finalement pas grand chose, et il faudra des siècles pour terminer le boulot, ou alors vous tentez de faire, vous soulevez le gros morceau, mais finalement, vous restez perché sur le fer et rien ne change. 

Ce choix, c'est celui-là même que vous avez dans l'action au cours de votre vie. Si vous voulez changer le monde en adhérant au club de pétanque de votre village, vos décisions seront efficaces : chaque fois que vous déciderez une modification, elle sera effectuée. Mais ces décisions sont à toute petite échelle : vous en avez pour 5 siècles à ce rythme pour changer le monde, car vous pelletez de petites mottes de terre.

Si vous souhaitez vous engager plus haut, en manipulant de plus grosses mottes, vous allez siéger à l'Afnor, organisme qui représente l'ISO en France, et vous aurez accès aux textes qui modifient en profondeur les normes dans les clubs sportifs du monde entier, y compris les clubs de pétanque en France. Mais la moindre virgule à déplacer prend plusieurs années à l'ISO, et vous risquez fort de voir votre texte circuler de pays en pays, et pour rien si vos modifications ne sont pas adoptées. Vous prenez le problème à la racine, mais vous pouvez forcer autant que vous voulez, vous ne changerez rien avant longtemps.

Le but de cette analogie, vous l'avez compris, est de dire que l'action politique et sociale souffre d'un problème d'échelle : de la même façon que, sur une seule et même carte, vous ne pouvez voir à la fois les autoroutes de France et les environs de votre ferme, de la même façon dans le monde, vous ne pouvez agir à deux niveaux différents à la fois.

Une des réponses à ce problème a été le fameux "Think globally, act locally". C'est bien ce que fait notre jardinier : il a compris d'une part qu'il fallait globalement enlever la souche, et d'autre part qu'on ne pouvait pelleter qu'au niveau local.

Le problème est que cela ne change pas grand chose. Car globalement, les problèmes locaux ont disparu. Ils ont été effacés par le changement d'échelle, tout comme les marais et les murs, les talus et les fossés ont disparu de la carte au 100/1000ème. Il ne reste plus que les autoroutes qui ne concernent personne. 

Double cône donc, puisqu'en bas, on a la pointe de la réflexion, peu d'idées et en haut un grand nombre de théories, mais en bas, on a un grand potentiel d'action, et au haut, une pointe d'efficacité, quasi inexistante. 

Soit dit en passant, et je ramasse ici tous mes articles là-dessus depuis le "En quoi suis-je concerné par la loi ?", que le problème est une question d'échelle. Au delà de quelques kilomètres, je ne suis plus concerné par la loi, simplement parce que, nécessairement, elle ne me concerne plus. Je n'ai rien à faire de ce qui régule les autoroutes à l'autre bout du pays. 

Alors on me dira qu'il y a des lois universelles, qui s'appliquent partout, comme par exemple "Tu ne tueras point". Certainement pas. Freud a bien montré qu'au delà de la coopération nécessaire autour de moi, je déteste mon prochain, et qu'il n'est que menace. D'ailleurs, si les autres venaient à mourir, cela ferait plus de gibier pour moi, et peu me chaut qu'ils s'entretuent ou pas. Qu'on ne me dise pas qu'on me protège en les empêchant de s'étriper. 

A moins que l'un d'entre eux soit mon fournisseur de pierre, de tissu, que sais-je, il ne m'intéresse pas. 

Mais le principal n'est pas encore là. L'essentiel est que, l'univers ne disposant à ma connaissance d'autre repère que ceux dont on l'affuble, tout cela est une question de culture.



dimanche 16 décembre 2018

Lèvres arabes

Plus encore que ce trait de kohl naturel qui donne à leurs yeux une terrifiante beauté, ce qui me séduit chez les hommes de la Méditerranée, c'est leur bouche, et plus particulièrement les lèvres. Nulle par ailleurs sur la planète on ne trouve ce mélange de volupté et d'intelligence, cette forme qui invite au plaisir de la parole.

Prenons par exemple cette image. C'est avec elle, parce qu'on ne voit presque que les lèvres, mais on les voit tellement, que j'ai pris conscience de cela.



Bien que coupée et saturée, la photo du visage laisse passer la courbe gourmande d'une bouche qu'on situe entre le Liban et la Libye. Mais cela pourrait être grec, sarde, égyptien tout aussi bien. Est-ce parce que l'écriture fut inventée là-bas, est-ce parce qu'on y murmurait les premiers mots sur l'argile, puis le papyrus, à l'ombre des eaux chuchotantes des rares irrigations ?

Cette bouche me donne l'impression d'être faite pour parler des choses importantes de la vie, des sentiments, des événements humains, et non comme les minces fentes européennes, de sommes d'argent et de leur pouvoir d'achat de machines-outils. 
On sait sans conteste d'où viennent ces bouches. De pays pauvres où l'on retourne les choses toute la journée autour d'un café. 



Ces pays pauvres où la guerre et son cortège de cruautés d'un autre âge hélas sévissent, ces "pauvres" qui connaissent encore le prix du bien le plus précieux, le temps de la vie, et que la misère de la hâte productiviste n'a pas encore atteints.


Si je me garde d'oublier les femmes, c'est  pour montrer bien sûr que Mère Nature leur a donné de quoi figurer au côté de leurs hommes,


 



 

 


 mais aussi pour revenir aux yeux, chercher la source de ces regards où l'âme déborde, 


fût-ce par sa langueur, 



cette magie secrète d'un visage qui se donne à lire,

 

celle que, sans aucun doute, les cinéastes italiens ont cherché chez leurs actrices.



Je serais tentée de dire que, de Claudia Cardinale




à Agostina Belli, par exemple


Parfum de Femme, 1974

 se dessine un chemin qui, loin de confesser la tendance, témoignerait au contraire d'un refoulement toujours plus fort de l'attirance amoureuse pour le sud et l'est, désormais assumée par les femmes seules.



Claudia Cardinale lors de la première de La Panthère rose en1963.

Un peu comme si la femme à la valise, la femme de pêcheur d'Aci Trezza , c'était la fille du bled dont il faut se débarrasser, afin que l'icône italienne soit plus proche de canons américains, pourtant perméables à ce désir ?

Claudia Cardinale sur le tournage de Il était une Fois dans l'Ouest 1968






mercredi 12 décembre 2018

Perinde ac cadaver

Si, si, j'entends les rumeurs dans la foule. Si, si j'entends ça et là les murmures de réprobation qui courent comme la risée sur la crête de la vague. Si, si vous dodelinez. Tout ça parce que vous vous dites "La Natacha, elle nous fait sa vieille réac, y'a un fonds de facho qui sommeille en elle, le cachalot, la cachottière, le clan la cagoule, les Jez, et puis quoi encore".
Eh bien non. Non, vous vous méprendez. Au contraire, c'est une théologie de la libération que je vous vante, et sans faire ma Zarathoustrate, faut que je vous en repasse une couche sur l'éducation non-sentimentale. 
Il faut bien garder présente à l'esprit une sorte de mètre-étalon : De même que l'eau n'ira pas plus haut que la plus petite planche d'un baquet, de même, le niveau de démocratie d'un pays n'ira pas plus haut que le degré d'éducation de ses citoyens.
Et par éducation, j'entends évidemment les humanités. On n'a rien à foutre de la physique, et il fait meilleur vivre dans une démocratie d'aborigènes que dans un Reich des stations orbitales. D'ailleurs il n'y a qu'à s'aventurer dans la jungle de la Gnose de Princeton pour voir le degré de déconnade que peuvent atteindre des scientifiques incultes qui se piquent de philosophie. On a le bon goût des gueules de bois des partouzes immondes que sont devenues leurs fêtes d'étudiants.
Bien.

Ces saines bases posées, disons que plus un citoyen est éduqué, plus il est en mesure de prendre en compte finement les enjeux de la démocratie. Je le redis. Plus un être est civilisé, plus fine est sa mesure des enjeux de la démocratie. Et notamment du plus précieux d'entre eux, l'endroit où se situe la frontière entre moi et les autres. Voilà, ça y est, je vois des têtes qui se relèvent, des regards qui s'illuminent. 

Ah c'est sûr qu'il fallait suivre depuis quelque temps, c'est pas comme la saison 45 de Games of Gondorf, où le magicien protège des nains contre les vilains musclés qui veulent leur foutre leur bouclier sur la gueule, tout ça pour leur voler la pierre violette, qui leur avait été confiée il y a 25 millions d'années, et qui donnera à l'élu qui saura la retirer de la gueule du dragon le pouvoir de congeler l'univers comme un paquet de haricots de chez Picard, le tout dans des grognements de gourf, des ahanements de Rank.. Ben non...

Donc on se répète encore, parce que je ramasse la guimauve comme un Hulot à la plage. Plus un individu est éduqué, et mieux, conscient de cette frontière, d'où elle passe, de qui sont les autres et pourquoi, de ce qu'on lui demande et pourquoi, de qui est ce "on", et ce qu'il a en échange, de là plus et mieux il s'engagera dans le contrat social, et mieux la démocratie fonctionnera. Voilààààà, on y arrive, voilààà.

J'ai donc d'abord montré en quoi la frontière entre moi et les autres est problématique. Je n'ai pas résolu la question, j'en ai soulevé les bords hors du sable pour qu'on la voie mieux. Ensuite j'ai montré en quoi le problème du consentement à la loi est un problème de démocratologie en soi, une question interne dont la démocratie doit s'emparer pour survivre hors des répits de glorieuses post-war à croissance à deux chiffres, car il n'est pas sûr qu'il y en ait de nouveau.

Alors, allez-vous me dire, on fait quoi ? Eh bien on ne fait rien, ou on faiblit, comme vous voulez. Je vous ai montré également qu'on ne peut rien faire, mais il faut expliquer pourquoi, c'est le paradoxe de la souche, de la pelle et de la motte, que je m'en vais vous narrer tout à l'heure. Encore une question d'échelle.


Les Jez sinon le Bronx

Suite donc à cet article, http://nahatzel.blogspot.com/2018/12/pas-plus-haut-que-le-bord.html vous allez cesser de me dire "Très bien mais alors qu'est-ce qu'on fait ?" après mes articles. Puisque je réponds : "On ne fait rien, parce qu'il n'y a rien faire d'une part, et d'autre part, quoi qu'on fasse, on ne fait rien". Bien.

Je vais examiner aujourd'hui un n-ième facteur de blocage qui vient rendre la transition pénible, c'est celui du consentement. J'avais abordé cette question sous le titre provocateur de "En quoi suis-je concernée par la loi ?", avant de conclure, avec Locke ou Hume, je ne sais plus lequel, que l'adhésion supposée à la loi est inique. 

Mais le mot de "consentement" a connu une nouvelle vogue depuis qu'un certain nombre d'infortunées, on pourrait presque les appeler des Justine, on dû se faire violer à plusieurs reprises par un voyou connu pour ces méfaits avant de cesser de se rendre dans sa chambre. On a peu entendu parler de celles qui n'ont pas obtenu de rôle dans les films, pour s'en être abstenu. Bien. 

Le consentement est un acte d'adoucissement de la relation au monde qui entre en conflit avec la vie en communauté. Si un pays demande à ses recrues leur consentement pour aller se faire trouer la peau, le succès sera sans doute mitigé. Si on demande à la plupart des gens leur consentement à aller travailler en échange de leur salaire, on risque d'instituer rapidement le revenu universel. C'est en somme le "I'd prefer not to" de Bartleby, vu du côté anticipation, et comme on dit maintenant "concertation". 

Sans concertation, il se trouve que le canard n'a pas donné son consentement pour être abattu  le dimanche matin pour désennuyer un ivrogne qui ne veut pas partager le ménage avec sa femme, et qui a trouvé pour seul justificatif que "ça pullule". Sans concertation, il se trouve que la société de chasse a vendu à ce brave homme un droit sur la vie de ce canard, droit qu'elle ne détient pas. Elle n'a pas créé la vie de ce canard, ne l'a pas achetée et n'en est pas héritière. Elle n'a donc pas de titre de propriété sur la vie du canard. Elle ne saurait donc le transférer, le céder ni le vendre. Donc la chasse est non fondée en droit. 

En revanche, si je tue le chasseur, on me dit que la loi s'applique à moi. Or, cf. à nouveau le débat Locke-Hume, je n'ai jamais donné mon consentement à être concerné par la loi. Des pays où l'on force les filles à être mutilées sexuellement, les petits garçons à se prostituer, on dit que les coutumes sont iniques puisque les gens concernés sont manipulés avant d'avoir pu donner leur consentement. Mais il en fut de même pour nous tous, citoyens français. La loi s'est appliquée à nous à notre naissance avant même que nous puissions comprendre ce que c'était qu'y donner son consentement. 

Alors ? Alors plus nous allons augmenter, à titre individuel, le droit au consentement, pour le plus grand confort de chacun, plus nous allons enrayer la mécanique du consentement tacite qui reliait le canard au porc, et le général à ses soldats, à savoir, si tu acceptes le rôle, c'est que tu couches en échange, et si tu es français, c'est que tu es d'accord pour aller te faire trouer la peau à Verdun.

On voit que ça coince. Je sens que vous avez des grains de sable dans les dents, on dirait la figue de Ponge.

Plus l'individu sera "entitled", à titre individuel, à envoyer chier son supérieur au motif "qu'il n'est pas là pour souffrir, ok ?", plus il se sentira fondé à rester sous la couette quand il est malade, légitime dans son droit au logement, droit à une alimentation saine et équilibrée, droit à l'Internet au débit, à la dernière version de Callof et à une prime binouze le vendredi, plus il deviendra dur de lui demander de se lever le matin pour aller se faire chier dans les frimas à pelleter de la terre gelée.

Demandez à certains corps de métier la peine qu'ils ont à recruter. Déjà dans les abattoirs, ce sont les tchèques ou les hongrois qui viennent faire le boulot que les français "ne veulent plus faire", comme on dit par ici. 
Et un abattoir, ça pue autant que sent bon votre plat aux lardons. Non, en fait beaucoup plus.Sans compter les hangars où ils élèvent les porcs, où croupit la pisse de porc.

Alors ? Alors vous allez me dire que le terme "consentement à l'impôt " suffit à montrer  que le nécessaire sacrifice peut être enseigné et accepté. Soit, alors c'est une question d'éducation, j'accepte. Je pense que le pouvoir a trop intérêt à gouverner des ignares pour risquer de les laisser apprendre quoi que ce soit en la matière. En tout cas il reste qu'on ne m'a jamais enseigné quoi que ce soit en la matière, et je dirais même qu'on s'est bien gardé de le faire.

Pourquoi ? Parce qu'il y a bien des chances que les gens répondent "non". Non, je ne veux pas aller à l'armée, non je ne veux pas payer l'impôt, non, je ne donne pas mon consentement à ce que les lois françaises me concernent. Là, on est bien embêtés. Et si on suit ce raisonnement, on ne peut demander le consentement du citoyen à s'estimer concerné par les lois.
Donc la loi doit s'appliquer de façon inique, elle doit s'abattre sur le justiciable, et ne lui laisser que de longues possibilités de recours et de modification.

Mais cela aussi s'enseigne. Disons se transmet. Jusqu'à ce que la notion de sacrifice soit intégrée. comme les marques de fouet dans la peau. Que celle de bien commun percole jusqu'à ce que l'individu se dissolve dans le collectif.
Une dissolution consentie, une humiliation de l'individu, un retour à la terre, ma disparition en tant que feuille individuelle pour augmenter l'humus, afin que le bien commun grandisse, bref, les Jésuites.

samedi 8 décembre 2018

Pas plus haut que le bord

Avant que d'attaquer un nouveau sujet, je voulais répondre à une de vos questions qui ne manquera pas de surgir à la lecture de cet article,  question qui est :" D'accord, et maintenant qu'est-ce qu'on fait ?". 

Ma réponse sera aussi une façon de séculariser le débat lancé par cet article de mon éminent confrère John Moullard. Si John est perdu dans les élucubrations délirantes de son cerveau enfiévré par les vapeurs de l'alcool, vous savez que j'ai à cœur de ramener le débat à l'intérieur d'un cadre pragmatique. 

Je ferai la transition avec une petite anecdote tirée du film Le Père Noël est une Ordure, au cours duquel un des protagonistes dit à l'autre qui lui verse à boire : "Pas plus haut que le verre, Radan"  (Le "verre à dents"). Ce dernier s'appelle en effet Radan Preskovic.

Si l'on voulait "faire masse" de l'espace-temps fictionnel et de celui de notre "réalité", nous nous frotterions à une rupture qui est de l'ordre de celle d'une "mise en abîme". Le spectateur regarde la scène de haut, depuis son balcon. Ainsi les auteurs ont-ils prénommé Monsieur Preskovic " Radan", au moins en partie si ce n'est uniquement pour que ce dernier puisse faire l'objet d'une apostrophe de type "... le verre, Radan". 

Dans la réalité, on peut faire de même, et prénommer son fils Radan, l'offrant ainsi en holocauste sur l'autel de la rigolade, à quelques uns qui sauront en profiter. Mais on me concédera que la plupart du temps, le jeu de mot est opportuniste, et que les parents ne prénomment pas leur enfant dans ce but. 

Qu'est-ce à dire ? C'est à dire que l'auteur d'un scénario seul prépare le futur, il le "préfigure", il le "moule". Le monde fictionnel va "molding the way ahead", disais-je. Le deux univers sont temporellement inversés. Je m'explique.

Dans l'univers du film, vous rencontrez un type qui s'appelle Radan, et cela vous donne l'occasion de faire le jeu de mot. "Radan" est premier, cause initiale qui vous permet de faire le jeu de mots, second, postérieur.
Dans l'univers de la personne qui écrit le script du film, le nôtre donc, le jeu de mots est premier; puis Radan est posé en second, lors de l'écriture de la réplique qui indiquera son prénom, avant l'écriture du jeu de mots, qui jouera sur la précédente.

Une étape de plus, un recul dans la pyramide des causalités, et le processus temporel s'inverse. Imaginons que le comédien oublie la réplique de la pierre d'attente, par exemple imaginons qu'il accueille M. Preskovic à la porte au début du film, et que le comédien dise "Je m'appelle Monsieur Preskovic" au lieu de dire :" Je m'appelle Radan Preskovic" (réplique de nommage). Alors le jeu de mots tombe à l'eau. Le comédien qui lui donne la réplique, Thierry Lhermitte je crois, aura même intérêt à le supprimer, et à dire "Pas plus haut que le bord du verre". En effet, dire "Pas plus haut que le bord du verre, Radan", tomberait ici à l'eau.

La réplique de nommage doit être première. Mais pour celui qui écrit le script, c'est le besoin du jeu de mots, la nécessité que le jeu de mots ait un impact, qui contraint la réplique de nommage à exister avant lui. Donc le futur contraint le passé à exister. Il le conforme à ses besoins.

Fidèle à ma promesse de plonger le débat dans un cadre pratique, je vais prendre l'exemple suivant, lequel a pour objet de montrer, pour revenir aux courants de John Moullard, qu'en matière économique comme en tout, l'éducation est la porte de toutes les autres vertus, et cela parce qu'un autre courant veut qu'en matière de business, la prime est au mal.

Imaginons un restaurateur de Bayonne qui met à son menu des pibales. Comme plusieurs de ses confrères, il est victime de l'épuisement de matière première. La pibale vient à manquer, tuée par la surpêche et la pollution, comme tout ce que l'homme touche. Le restaurateur supprime donc la pibale de son menu, mais quelques mois plus tard, à sa grande surprise, ses confrères ont remis ce plat à succès dans leur carte.
Ses confrères se fournissent en civelles, alevins d'anguilles frauduleusement pêchés dans les estuaires plus au nord, et les font passer pour des pibales. Si le restaurateur consciencieux avait l'ombre d'une intention de renoncer à ce traffic, tout le corps social le pressera d'y céder. Les autres le font, il ne va pas rester seul dans son restaurant désert pendant que les autres se remplissent les poches, sa femme, ses enfants, ses amis, le percepteur et d'autres s'emploieront à le faire revenir sur sa décision : lui aussi fera du trafic, il n'a pas le choix.

Il y en a un qui a le choix, c'est le consommateur. Si on l'avait éduqué à distinguer les goûts, si on l'avait éduqué à se renseigner sur ce qu'il mange, il aurait été chez le restaurateur honnête, qui aurait été récompensé de son attitude.

La morale de cette minuscule histoire est que le pouvoir de décision et de changement n'est pas donné à ceux qu'on pense, mais qu'il est dans les mains de ceux au bénéfice de qui ce service est organisé. Plus les clients des restaurants seront éduqués en gastronomie, plus ils permettront aux restaurateurs un exercice sophistiqué de leur métier. Bien.

Nous allons maintenant passer à l'échelle au-dessus, ou plutôt en dessous. Car souvenons-nous que tout n'est qu'une question d'échelle. Si vous raisonnez en termes de santé publique, vous tiendrez pour une assistance au décès plutôt précoce, de façon à libérer les ressources de la planète pour les jeunes générations, sans compter les innombrables autres motifs. Maintenant si on vous tend le couteau et qu'on vous dit :" Be my guest, massacre les premiers", et qu'il vous faut maintenant choisir une personne à tuer de sang-froid, vous allez avoir du mal. Vous avez changé d'échelle, vous êtes passés de l'échelle "vue satellite", à l'échelle "pieds sur terre".

Donc reprenons l'exemple de notre restaurateur, mais à une grande échelle. Nous allons considérer la Révolution Française, puis la WWII.

Imaginez qu'on vous demande d'établir un plan pour faire en sorte que la Révolution Française n'arrive pas. Vous devez produire une liste d'actions qui seront exécutées selon vos ordres : untel fait ci, un autre ne fait pas ce qu'il a fait, etc. On embauche ensuite des figurants, on rejoue le scénario selon votre script, et on voit si vous parvenez à éviter le bain de sang.

Il est vraisemblable que vous allez vous effondrez sous le poids de la combinatoire des actions. En effet, si vous modifiez une journée d'un acteur, il faut modifier non seulement, et de façon cohérente, l'emploi du temps de tous les gens rencontrés par lui ce jour là, mais encore les actions de la veille non prolongées, les actions du lendemain non mises en route etc. Et donc modifier l'emploi du temps de la veille pour les gens rencontrés ce jour là, bref, il est peu probable que vous finissiez la première journée du premier acteur.

Et d'ailleurs, quand la situeriez-vous ? Quel jour décideriez-vous de commencer à modifier les évènements ? Et pour qui ?

Par qui commencer, le matin de ce jour, quelle action ne pas lui faire faire pour empêcher la Révolution ?

Prenons maintenant le même exemple avec WWII. Vous devez empêcher cette guerre de se produire, et donc lister toutes les actions que les gens feront au lieu de celles qu'ils ont faites. Empêchez-vous le père et la mère de Hitler de se rencontrer, par exemple ? Pas facile, il faut modifier tout un tas de choses...

Alors comment expliquez-vous, et j'en viens là à mon point principal, comment expliquez-vous qu'en ce qui concerne la situation actuelle du monde, chacun ait un avis sur qui doit faire quoi pour éviter les catastrophes à venir ?

Comment expliquez-vous qu'on étale aisément sur la table qu'il est impossible à un restaurateur de changer sa carte, qu'il est hors de vue de changer quoi que ce soit aux événements passés en raison d'une intrication indémêlable de tous les acteurs et de tous les facteurs, mais que tout le monde ait un avis simple sur ce qu'il faudrait faire aujourd'hui ?

Je vous laisse méditer là-dessus, sachant que la clé, c'est l'échelle. Plus on éduque les citoyens, plus on donne à une société les moyens de partager des clés à une large échelle. J'y reviendrai.

jeudi 29 novembre 2018

Du pourquoi des courants

Suite notamment à cette émission de France Culture, j'ai vu se dessiner un courant global, ou plutôt un carrefour de courants, dont je vais vous entretenir ci-devant. 

Au carrefour de ces courants se produit donc un confluent de forces, lequel a pour effet de reconfigurer le paysage politique général des pays concernés, et l'intérêt c'est qu'ils sont de plus en plus nombreux à s'aligner sur ce qui finit par devenir un modèle, au sens scientifique du terme, et non moral, bien au contraire. 

Ces deux courants agissent conjointement, en feed-back, en partant d'un état initial quelconque, une offre politique régionale diversifiée, pour aboutir à un état final toujours un peu similaire, c'est à dire une bi-partition. Cet élément est absorbant pour la relation considérée, c'est à dire que, quel que soit le paysage politique de départ, le phénomène agit comme une uniformisation qui rampe à présent tout autour de la planète, profitant de toutes les forces standardisantes, les agrégeant autour de lui comme un maëlström.

Le premier courant est une propension de l'animal humain à la jouissance, autrement dit à désirer toujours plus de confort gratuit obtenu sans effort. vous me direz, il faudrait être folle pour souhaiter payer pour en chier. Il est beaucoup plus simple de passer dans un garage chauffé attenant à sa maison, pour monter dans un SUV chauffé, ouvrir la porte télécommandée du garage, et rouler sous une averse de grêle, que de faire la même chose en mode "pauvre", c'est à dire prendre son courage sur le seuil en regardant le ciel, manœuvrer les serrures avec des doigts endoloris par le gel pendant que l'eau glacée vous coule dans le cou et envahit vos chaussures, avant même que vous n'ayez atteint l'endroit où vous rangez votre vélo. 

On peut faire le même constat avec la cuisine, la télé, les loisirs, inutile de raconter des 'histoires aux petits enfants de décroissants, il est beaucoup plus agréable de tourner un bouton pour avoir un bain chaud dans une belle salle de bains chauffée, avant de se glisser dans un bon peignoir éponge douillet, tiédi au sèche-serviette, que de se laver à l'eau froide dans une pièce glacée. Les hérétiques relèvent du club SM. Bien. 

Le passage d'une proportion élevée d'individus (un grand %) d'une société d'un de ces états à l'autre s'appelle "émergence d'une classe moyenne" (ECM). Émergence est un mot qui dit bien que le processus est dynamique. Nous ne parlons pas d'une (toujours très hypothétique) classe moyenne, mais de l'émergence de cette classe, ce qui est complètement différent. "Classe", quant à lui, est entendu au sens marxien.

Ainsi cette émergence se définit-elle par son avant et son après, son derrière-elle et son devant-elle, d'où elle vient et où elle va, c'est à dire non seulement son passé et son avenir, mais aussi ses hantises, ses attentes, ses rêves. 

Si on tient à les définir en absolu, le mieux est sans doute "petit-bourgeois", avec le sens qu'on donnait à "bourgeois" chez les intellectuels français lorsqu'il en existait encore, c'est à dire avant la chute de Vincennes. Pour ceux à qui cela n'évoque rien, on peut dire que le mot désigne avec une connotation de mépris la personne qui ne pense qu'aux objets et "services" (commerçants qui les vendent, restaurants, teinturerie, voyages et séjours de vacances...) qu'elle achète pour les consommer, en gros manger le plus possible, et vivre ainsi le plus longtemps possible pour le moins cher possible, et non au contenu intellectuel et artistique de sa vie (livres lus, expositions et concerts auxquels on assiste, art admiré, possédé ou critiqué...) ou au recul qu'on prend par rapport à sa classe (opinions, révoltes, choix de vie, aventures, risque, exploits romantiques, suicide...)

Le second courant est cette propension d'un système mercantile à produire ce qu'on lui achète, comme l'eau à s'écouler vers les vallées, ou les billes hors d'un sac, sauf que ces deux dernières images sont passives, tandis que le phénomène dont je parle est actif. On peut par exemple prendre l'image d'un revolver vide. Si un homme possède les cartouches correspondantes, il en garnira les logements vide du pistolet. La cartouchière attire la cartouche, qui voyage alors vers le barillet, puis vers le canon et enfin vers sa cible. Tous ces vides "appellent" successivement le plein de la cartouche.
Et pour mettre en route ce voyage, le tireur va se rendre à l'armurerie pour acheter. l'armurier aura préalablement fait rentrer des boîtes de munitions, aspirant à l'extrémité du tuyau de la chaîne de production. Le désir français siphonne la douleur de l'ouvrier chinois comme on aspire de l'essence dans un bidon pour dépanner une voiture, en faisant remarquer que le Chinois en vient à s'auto-siphonner. C'est une caractéristique de l'ECM à la chinoise.

C'est ainsi qu'on voit ce second courant commencer à former avec le premier un phénomène de feed-back caractéristique du siphon : accélération du même phénomène dans le même sens, les deux courants contribuent à le renforcer, cette amplification augmentant la force d'aspiration des courants etc. : nous sommes toujours dans la dynamique. En effet, pour acheter, il faut disposer de moyens de paiement, ce que la classe moyenne possède plus que les pauvres, et pour se réaliser par  le consumérisme de masse, fantasme caractéristique de l'ECM, il faut acheter. La boucle se met en place.

Il s'agit maintenant de voir comment ces deux courants s'entretiennent mutuellement pour  créer une dynamique de reconfiguration politique. En effet, si ces courants étaient contradictoires, ils pourraient s'équilibrer, et anihiler mutuellement leurs forces et leurs effets. Or ici, agissant dans la même direction, leur résultante additionne leurs effets dans une direction commune.

Cette direction commune mène à la reconfiguration du paysage politique (RPP) opéré par le premier courant. RPP qui amène l'ECM, puis est entretenu par l'effet siphon de l'ECM.

Tout ce qui va suivre est brossé à grands traits, et donc prend le risque de tomber dans la caricature. Mais si on travaille sur les photos des fonds marins, les photos satellite nous rendent les détails flous. Cet essai étant à l'échelle mondiale, on doit effacer certaines disparités, et donc inévitablement être inexact "par endroits" (1).

En consentant à sacrifier cette finesse, on peut dégager un phénomène d'ampleur mondiale tout à fait amusant. 

 Que se passe-t-il lorsque l'ECM se met en place, à la fin du XXème siècle en Europe après la seconde guerre mondiale ? Elle trouve un paysage politique déserté par les forces politiques antérieures, basées sur les anciens piliers des sociétés : patrie, religion, et autres idéologies qui ont conduit aux guerres mondiales et dont la jeunesse ne veut plus entendre parler. Le village devient global, la terre appartient à tous, du moins à son locataire, lequel ira voir ailleurs si ça ne lui plaît pas, la planète étant alors infinie.

L'idée est désormais de s'épanouir dans la vie à travers la matérialité. Les premiers banlieusards sont éblouis du luxe des barres de HLM :  pour eux, chacun sa pièce, même minuscule, et une salle de bains avec de l'eau chaude, c'est le luxe. L'ECM est en route, le reste suivra : télé, voiture, pavillon. Éclatement des structures urbaines (2), le luxe c'est d'avoir tout en minuscule, la caravane est le futur du pavillon, on le voit aux USA, c'est maintenant bien implanté (3). La révolution numérique y pourvoira avec un écran qui occupe tout le mur. Pas de terrain, mais des pixels par millions.

Tout cela est connu, il s'agit des trente glorieuses.

C'est ce qui est en train de se produire en Turquie, en Inde, et en Amérique du Sud. Il y a un film magnifique sur le mariage d'une ECM-- de banlieue genre Lima. Cabane en parpaing, festin avec verres en plastique, c'est de toute beauté. Au début du film, défilé des voisins qui amènent des cadeaux, une télé, et je ne sais quel accessoire ménager à mettre dans la cabane en parpaings. Je me demande si ce n'est pas elle qui est engagée comme domestique chez une dame qui a cassé son piano. Donc, une classe moyenne avait pour passé le logement précaire, la rue sale, limite bidonville. Elle a pour avenir le pavillon, la voiture, les enfants qui font des études, et la balade au centre commercial le dimanche, à acheter des babioles chinoises.

Des centaines de millions d'individus sont en train de basculer dans ce modèle. En réalité, ils sont dans la misère comme avant : tout est acheté à crédit, et rien ne prend de la valeur, c'est moins cher de racheter que d'entretenir. Peu importe ce qu'ils achètent, l'objet n'est qu'un support pour le crédit qui va avec, ce qui permet de continuer l'expansion de la pyramide de Ponzi planétaire qu'est devenue l'économie mondiale.

Et la politique dans tout cela ? C'est là que, de tragique, cela devient grotesque. Ce mouvement va percuter de plein fouet le paysage politique en place, bousculer les anciens partis, faire voler en éclats les anciens clivages, et reconfigurer le paysage politique, peu importe ce qu'il était avant, dans une bipartition fondamentale.

La nature de cette bipartition s'explique très facilement par le mécanisme qui lui donne naissance : l'ECM. Lorsque vous êtes en transition dans la classe moyenne émergente, il n'y a que trois solutions : ça marche pour vous, vous devenez classe moyenne supérieure, vous stagnez et votre transit s'enlise, ou alors votre émergence rate, et vous devenez un laissé pour compte de la croissance.

Pour ce qui est de la première catégorie, vous devenez adhérent du système libéral, de l'économie de marché, des privatisations, vous achetez votre énergie, votre éducation, votre santé, le moins cher possible, et vous en avez pour votre argent.

Pour ce qui est de la seconde catégorie, on vous fait comprendre que c'est l’Économie qui ne marche pas aussi bien qu'on voudrait, et donc comme à toute Déesse capricieuse, il faut faire des sacrifices. Comme dans l'antiquité, vous n'aviez pas de bonnes moissons parce que le temple de la divinité n'était pas assez garni, de même aujourd'hui la déesse Economie de vous favorise pas de sa divine croâssance et de son divin emploâ parce que vous n'avez pas encore assez sacrifié votre vie de famille. Vous devrez travailler plus longtemps pour moins cher.
Si ça ne marche vraiment pas, on vous fait comprendre qu'il faut aller habiter un ghetto ou un bus médical passera de temps à autre.
Ces deux premières catégories se recrutent en centre ville et dans les banlieues.

Pour ce qui est de la troisième catégorie, les perdants de la mondialisation, on les recrute surtout en petites villes et zones rurales. Ils on l'avantage d'habiter parfois encore la maison de leurs parents, et peuvent donc garer leur voiture dans un vaste espace devant la maison, ce ce qui est un luxe inaccessible aux dizaines de millions de banlieusards. Pour le reste, c'est alcool et télé.

Leur destin est donc de tomber dans les bras des partis "populistes", dit-on aujourd'hui pour qualifier ces sortes de "pré-fascistes" dans le processus de décomposition de la démocratie qu'illustre cette dérive. Les partis "populistes", recueillent en France le vote d'une personne sur cinq, au pire. On parvient à occulter cette réalité pendant 1795 jours après chaque élection, c'est à dire qu'on met ce résultat sous le tapis au lendemain du second tour, jusqu'à un mois avant le prochain scrutin, où on rouvre la boîte à meuh qu'on avait rangée au dessus de l'armoire, on pousse les hauts cris, on fait tous la main sur le cœur un "pacte républicain", pour faire élire le candidat du néo-libéralisme et du consumérisme de masse, ou plutôt pour faire rater la marche au "populiste".

Ainsi, en premier les CM émergents ++ continuent-ils de pouvoir faire tourner la machine à crédit dans les supermarchés, en second les CM émergents - sont-ils priés de se serrer la ceinture pour rembourser la dette des précédents, tandis que les troisièmes seront renvoyés à leur ferme ou HLM, et ça tiendra bien encore 5 ans.

Ainsi le paysage politique, cette fois au sens large, civilisation, culture... est-il pulvérisé pour se réagréger autour de ces deux pôles ; une majorité vaguement souffrante, pleine d'espoir, qui trime pour s'en sortir, et une minorité dont on achète le silence à coup de prestations sociales.
Tout le reste sombre, la culture au sens large, c'est à dire les spécificités d'un peuple, et notamment ses savoir-faire. Tel peuple savait teindre les textiles, l'autre les tisser, un troisième les broder. Et cette spécificité permettait d'exporter les produits au delà du village, et de pousser ces savoir-faire.

Mais le consumérisme de masse ne peut pas fonctionner avec des peuples disparates, qui lisent des livres dans 36 langues différentes, qui fabriquent leur costume, qui font pousser leurs plantes, qui mangent ce qu'ils produisent.

Pour pouvoir rafler de la marge sans rien faire, le monde financier a besoin d'un seul citoyen mondial uniforme, qui s'habille avec les vêtements de la grande usine chinoise, qui mange les mêmes purées produites par la même machine en Pologne, qui roule pour brûler de l'essence avec la même voiture produite en Inde, et qui regarde le même film produit par la Silicon Valley.

Et c'est là que le deux courants trouvent leur synergie, qui fait que cet immense fleuve se déverse dans le même lit: la flemme. A part quelques excités, vite qualifiés d'hyperactifs, les gens devenus obèses et cardiaques sont de plus en plus dépendants du système de consommation qui, tout en faisant émerger leur classe, les plonge dans une passivité physique croissante, les englue dans une passivité mentale télévisuelle.

En fait, l'humain, le vrai, le génétiquement non modifié, sera bientôt une plaie pour l'usine à plastiques. Il faut le remplacer par un robot que ses multiples implants rendent dépendants à la machine, un débile qui ne sait plus se repérer dans son quartier, un décérébré angoissé à l'idée de faire trois mètres sans son smartphone. Plus le téléphone est intelligent, plus son porteur devient débile.

Plus il devient débile, moins il s'aperçoit que, élection après élection, le seul choix politique qu'on lui propose est entre un néo-libéralisme, capitalisme, appelez cela comme vous voulez, et un pseudo-fascisme de pacotille, avec ses ratonnades d'opérette dans les foyers et ses glorieuses croix gammées sur les cimetières la nuit, que les ligues diverses vont agiter comme le retour du grand méchant loup, et commises en réalité par des gamins de 14 ans qui s'emmerdent au point de faire n'importe quoi qui leur rapporte dix vues sur Instagram.

Car le problème du capitalisme est que la troisième population, celle des laissés pour compte, grandit inexorablement. Pour endiguer la violence qui casse ses outils de production, le capitalisme a donc engagé une impitoyable course contre la montre, dont les trois facteurs clés sont :

- Ériger toute revendication minoritaire en nécessité absolue, à condition que cela reste confiné à la cellule, au bloc, à l'étage, au bâtiment désigné. Par exemple on criminalise toute allusion aux critères ethniques d'une personne, de façon à criminaliser le monde extérieur, tandis qu'on remplit des prisons de femmes noires obèses, où on arrive à les faire tenir tranquilles avec un maximum de droits, pourvu qu'elles ferment leur gueule, et bouffent des chips gratuits en regardant la télé.

- Transformer biologiquement et génétiquement l'être humain en robot obéissant à son maître qui en contrepartie, lui monte et démonte ses pièces de rechange gratuitement dans le cadre de la CMUC.

- Séparer les classes pour qu'elles ne se rencontrent jamais. Les ECM++ doivent vivre dans un grand parc de loisirs. Ils doivent pouvoir aller faire du trekking à l'autre bout du monde, et ne rencontrer que allées propres, bâtiments lavés, gens sympathiques, bien élevés et propres sur eux, distributeurs de coca frais partout, avions à l'heure, hôtesses souriantes, loueurs de voitures qui prennent les valises, qui sentent bon, loueurs d'appartement originaux, sympathiques, fenêtres qui ferment bien, radiateurs qui marchent, cloisons silencieuses, pour pouvoir eux aussi mettre 5 étoiles au monde avec leur smartphone.

Ils ne doivent surtout pas croiser les paysans de la vallée d'à côté, expropriés d'une terre empoisonnée par l'usine qui extrait le minerai pour les écrans de smartphone.

Une fois le piège mis en place, le moteur de l'ECM peut fonctionner en boucle de renforcement, c'est à dire en resserrant le collet, avec les effets suivants :

- A chaque nouveau scrutin, la masse des mécontents menace de voter "populiste", et tout le monde se rassemble au second tour pour faire capoter le projet, avec 25 % des voix compte tenu des mécanismes électoraux. Ainsi la masse des mécontents pense avoir donné au pouvoir un "avertissement", et feint de croire qu'il va s'amender.

- Pendant ce temps là, c'est encore une mandature de gagnée. Rappelons-nous que nos dirigeants sont comme des braqueurs de banque : lorsque l'alarme sonne, ils ne se demandent pas s'ils ont bien ou mal fait, au contraire ils se hâtent de ramasser les derniers billets avant l'arrivée de la police.

- Lorsque le pourrissement est assez avancé pour que le pays verse pour de bon dans le "populisme" dans l'espoir que ceux-là vont au moins éradiquer la mafia de la drogue, ce qui est un comble vu que ce sont les mêmes (voir récemment le Brésil), on  assiste à l'ouverture du dernier opus de la descente aux enfers : la mafia du business invite la police à se servir à la banque, et en matière d'opérations mains propres, la corruption s'étend définitivement à tous les secteurs grâce au népotisme, le tout dans une ambiance de répression accrue.

L'épisode final est bien sûr la guerre civile, avec prise de pouvoir des militaires, une ou deux générations de chaos, avant un retour de la prospérité à la "mort du dictateur", un patriarche à la Garcia Marquez, évidemment.

Certains pays, par exemple en Afrique, rejouent hélas en boucle la dernière saison depuis le départ des colons. On en dira tout ce qu'on voudra, il faut être de mauvaise foi pour ne pas convenir qu'on aurait pu en sortir par le haut, et instaurer une vraie démocratie.

Mais la démocratie ne marche que sur des gens prêts à se sacrifier pour le bien commun, et non sur des gens prêts à exterminer leurs semblables pour un peu d'or. Tant qu'une ou deux générations n'auront pas été éduquées "à la jésuite", avec une prise en compte de l'intérêt de la communauté à côté des appétits individuels, assurant à tous une prospérité durable, quitte à priver quelques exploiteurs d'une fortune considérable, donc tant que ce régime n'aura pas formé une génération de citoyens, fonctionnaires, et artisans raisonnablement avides, tenter d'appliquer la démocratie dans ces pays sera comme chauffer des œufs et de la farine séparément en espérant que cela va faire une tarte. Tant que le mélange initial n'est pas fait, tant que la pâte n'est pas constituée, elle ne peut pas cuire.

Un autre signe que le cercle vicieux est déjà en place dans nos contrées est que les hommes politiques n'ont plus envie "d'y aller". Dans le premier temps du pourrissement, les idéalistes baissent les bras, et laissent la place aux business men, qui se disent qu'on va faire du pays une entreprise. Quand il n'y a plus rien à gagner, les affairistes laissent la place à une espèce plus dangereuse encore, les idéologues passionnés. Ces derniers, psychopathes visibles (contrairement aux Picsou, dont la maladie se guérit parfois), n'ont cure de ne pas faire fortune. Tant pis, ce qu'ils veulent, c'est devenir le fétiche du groupe, et pour cela, il leur faut installer une psychose collective dans le pays.

Cela tombe bien puisque le pays est exsangue économiquement du fait qu'il a été essoré par les affairistes, et que les gens sont donc prêts à adorer tous les dieux (Baal est toujours le dernier dieu " civil" à arpenter les rues de la cité remplie, le suivant arpente en uniforme des avenues désertes). Il lui suffit donc de jouer n'importe quel air de flûte dans un climat paranoïaque, et tout le monde suit. On a vu ce que ça donne.

La bipartition devient alors atroce : l'idéologie du parti noie tout le corps social et le fige, comme la résine plastique envahit un objet et le bloque. Les zombies fonctionnent selon les directives d'une machine aveugle, les derniers hommes libres fuient par les égouts, bref, on connait.

La nouveauté aujourd'hui, c'est que d'une part le phénomène est mondialisé, et que d'autre part, l'outil numérique a fait son apparition.
Je ne dis pas que le vice n'était pas mondial, il l'a toujours été, puisqu'il est consubstantiel à l'humain mal éduqué. Non, il est "mondialisé". C'est à dire que la mafia peut creuser du ciment au Brésil pour alimenter les chantiers bidon en Inde et inversement. La volatilité des capitaux permet de pomper le carburant nécessaire à ce système, de façon de plus en plus vaste, rapide et sophistiquée. Plus une entreprise commerciale est internationale, plus ses racines font appel à des mafias capables de la servir à son échelle, c'est à dire au niveau mondial.

Voir par exemple l'expérience acquise par la mafia en Italie dans le traitement des déchets industriels et ménagers : ils sont maintenant prêts à offrir les services de ce modèle à une entreprise qui a un problème au niveau national. Demain ils pourront œuvrer au niveau mondial pour les entreprises qui le souhaitent, grâce à l'expérience acquise dans un pays.

Si le système fonctionne aussi bien, c'est qu'il a pour le servir l'entropie négative de l'univers, rien que ça. Il est plus facile de salir que de nettoyer, tout le monde le sait. Ainsi, tous ceux qui mettent la merde sous le tapis trouveront le sens naturel des choses pour les aider. C'est là que nous revenons au premier point. La paresse naturelle de tout être vivant le pousse a adhérer au système mafieux, qui est toujours plus bénéfique pour lui, et toujours plus délétère pour la communauté.

Du moment qu'on lui enlève ses ordures, le citoyen se fout pas mal de savoir que ce sont d'autres pays qui servent de poubelle, et que ses propres enfants porteront des masques à gaz pour respirer. Il s'en fout éperdument parce qu'il a appartient à l'ECM, et que nous avons vu que, quelle que soit l'une des trois catégories à laquelle il appartient, il est coincé par le système.

D'où l'intérêt qu'a le système à passer toutes les classes à la moulinette, pour les mettre sur le tapis roulant qui ira nourrir l'ECM : les nobles, c'est fait depuis longtemps (et puis ils ne produisaient qu'un chevalier, un samouraï ou un artiste de-ci de-là..), le clergé n'en parlons pas, restent les intellos de gauche, ou plutôt ex-intellos d'ex gauche, ceux à qui les philosophes à lunettes carrées à la mode reprochent d'avoir existé, puis disparu.

Le France fut avec l'Italie et quelques autres pays européens un magnifique exemple de pays producteur d'intellos, qui emmerdent le système et lui mettent des bâtons dans les roues. A peine le clergé neutralisé, ils ont repris le flambeau de l'idée que pour être heureux, il faut vivre dans une société heureuse, et que ça, on l'obtient mieux en aidant les arts et les lettres qu'en bouffant des chips devant la télé en niquant les autres pays et ses propres enfants jusqu'à la garde.

Heureusement pour l'industrie de masse, l'intellectuel est en train de disparaître au profit de "l'enseignant chercheur", version numérique du savant, prié de trouver ce qu'on lui demande, c'est à dire des moyens de faire de l'argent avec tout sous peine d'être viré par la boîte qui sponsorise son labo.

Après la spiritualité, c'est l'intelligence qui a été sacrifiée sur l'autel du "ça ne sert à rien", ce qui veut dire "ce n'est pas rentable". Il ne manque plus que la liberté, que le citoyen, on l'a vu au tout début de cet article est prêt, en vertu du premier principe à échanger contre du confort. Pourvu que sa flemme soit satisfaite (cf. le vaisseau spatial dans le film Wall-e), l'être humain abdique sa liberté. Pourvu qu'il ait le choix entre des chips goût poulet braisé ou bacon, il se fout pas mal qu'on lui donne le choix de voter entre guignol capitaliste 1 et guignol capitaliste 2, ou entre Poutine et Poutine, ou bien que le Grand Commandeur prenne la tête de l'Empire du milieu sans leur demander leur avis et les déporte s'ils ne sont pas d'accord.

L'autre facteur, c'est le numérique. Lors d'un récent reportage sur une agression, j'ai entendu qu'on ne dit plus les caméras de "surveillance", mais les caméras de "protection". Les caméras ne protègent rien ni personne, à part les fabricants de caméras de la faillite, et encore. Pour le reste, c'est le symptôme de la société qui a échoué dans sa mission à éduquer les citoyens. Plutôt que de compter sur des citoyens bien élevés, on les surveille en train de faire des bêtises, plutôt que d'avoir des lycéens bien élevés qui apportent des manuels dans leur cartable, on installe des portiques pour détecter leurs flingues, bref on transforme la rue en antichambre de la prison, on étend l'univers carcéral à la cité entière, le système constituant en permanence les preuves numériques contre le citoyen déjà-délinquant, mais heureusement repéré par le système.

Car, et j'en finirai là je vous rassure, c'est bien là le point. Je ne plaisante pas avec mon histoire de Jésuite. Au moins ils leur apprenaient à lire, même si c'est pour lire la Bible. La clé de toute la machine, la clé ultime c'est l'éducation, qui fait que le citoyen ne voit plus les enjeux de ce qu'on lui propose, n'a plus accès aux sites terroristes de "fake news" qui racontent des bêtises sur les caméras de protection, bref, le citoyen idéal, c'est l'illettré, l'analphabète à qui Google présente le produit qu'il cherche avant même qu'il en ait tapé le nom, même s'il le prononce mal.

J'ai écrit une nouvelle où un Google-like système prive petit à petit les ordinateurs de clavier, pour les remplacer par un jeu de touches limité à quelques icônes. C'est exactement ce qui est en train d'arriver. Le citoyen doit chercher " restaurant", "hôtel", "alimentation", "lecteur mp3", en appuyant sur des images, tout le reste retournera "résultat non trouvé".

Pas de clavier, pas d'alphabet, partant pas de mot, pas de possibilité de sortir du jeu d'icônes. 5000 ans d'histoire balayés en deux décennies.

Après deux générations de citoyens décérébrés aux tablettes, lesquelles fort heureusement font leur entrée à l'école, qui pensera à demander "pourquoi" ? Pourquoi quoi ? Pourquoi demander pourquoi on ne trouve que les restaurants ? Que pourrait-il y avoir d'autre ? Je ne sais pas, moi, je ne peux pas le savoir, je ne l'ai jamais vu puisque ce n'est pas sur Youtube, la vidéo a été supprimée.

Les gens qui prônent le spirituel ? Fake news. Un avis différent ? Site terroriste, effacé aussi. Mon compte ? supprimé pour non respect des conditions. Ma demande d'explications ? Sans réponse.

Au vu de divers indices, comme l'ardeur des braves gens de Crimée à mourir pour " leur patrie", qui n'est plus qu'un ramassis de supermarchés vides comme tous les autres sur la planète, je me dis qu'il y en a encore pour quelques siècles de barbarie, si ce n'est plus.

On pensait qu'Internet allait éveiller le Chinois, mais ce sont bien les dirigeants chinois qui ont baisé Internet. Le fascisme fait tourner la machine pour lui, à son avantage. Et quand il n'y aura plus de livres, vous pourrez chercher mon nom sur Google, ça fera monter votre cote de délinquance par les algorithmes, et vous aurez pour toute conséquence un accès restreint à Internet.

Je vous laisse méditer là-dessus, buvez de l'eau minérale tant qu'il y en a encore, respirez tant ce c'est gratuit, fumez la cigarette du condamné avant que votre capteur intelligent ne vous dénonce à Google, idem pour vos comprimés stockés dans la boîte à cachets intelligente qui signale à Google que vous n'avez pas pris vos narcoleptiques pour oublier ce que j'ai dit.


(1) C'est ce qui a froissé Einstein lorsqu'il a récusé la mécanique quantiques pour des raisons de "variables locales". cela peut paraître incroyable, mais c'est ce problème d'échelle qui est en jeu.

(2) Tout cela est très bien chuchoté par Godard dans Deux ou trois choses que je sais d'elle. C'est le big bang de l'ECM.

(3) Un phénomène à étudier est la variation de taille des voitures. Elles ont étréci à partir des années 60, on oublie les Chambord, Versailles, calquées sur les formats US d'avant-guerre. Le minimum sera dans le début des années 80, avec la R5, les premières Clio et Twingo Depuis, les voitures regonflent comme des chips extrudés. Comparer le temps de travail pour changer les pièces d'un phare de R5 : ampoule, verre, réflecteur achetés séparément, avec le changement d'un phare aujourd'hui, bloc d'un mètre de long.Aujourd'hui un phare de Twingo est aussi gros que la première version de la Twingo.