mardi 3 novembre 2015

Vous êtes caustique, Madame Natacha.

J'adore l'art contemporain, mais plus encore tout se qui se dit autour. Puisque c'est ce qui finit par le constituer, n'est-ce pas. Je me délecte donc de certains témoignages.

Au hasard, le compte-rendu par le journal Le Monde, du 24 juillet :  " au plafond d'une des salles, un nuage de coton est accroché, éclairé de l'intérieur, des pieux aiguisés en jaillissent. L'installation s'intitule Coton-Tige".

Voilà, je vous laisse avec cela sur les bras. Vous êtes bien en peine, hein. Mais attendez, on va voler à votre secours :
" A première vue, j'y parle des dérèglements climatiques. Mais aussi de l'esclavagisme.. ... Je me suis demandé comment les esclaves, qui étaient comme des pieux aiguisés par la violence qu'ils enduraient chaque jour, pouvaient avoir des gestes si doux pour cueillir les fleurs si douces du coton. Donc la mémoire de l'esclavagisme est inscrite dans l'oeuvre. Mais aussi l'idée de la pollution : des nuages qui font pleuvoir des pluies destructrices.

A-t-il conçu Boomerang comme un manifeste politique ?

"Non, ce n'est pas de la politique parce que je n'apporte pas de solution. Je constate visuellement, c'est tout. Il est vrai que répond à des besoins et à des engagements qui sont dirigés vers ce qui m'est proche, donc vers l'environnement et la nature parce que chacun sait que nous sommes en train de les détruire [...]Tout ce que je peux faire, c'est de refuser d'être complice de ce qui me répugne. Comment tenir la route, comment tenir tout court"

Exposer au palais des beaux-arts de Bruxelles il n'a pas refusé, c'est que ça ne doit pas le répugner, alors. Heureusement, titre de l'article; l'artiste " appuie là où ça fait mal". C'est vrai que les esclavagistes modernes ont dû en perdre le sommeil.

Ensuite tiens, cette belle chose :
"
Lorsqu’elle reçoit le prix Marcel Duchamp en 2004, Carole Benzaken s’avoue un peu surprise par cette reconnaissance tant la peinture, de surcroît figurative, n’apparaît pas alors comme le médium le plus représentatif de la création contemporaine. Un regard plus acéré sur les grandes toiles colorées, qu’elle décline par séries (les Tulipes, les (Lost) Paradise, les Travelling), nous apprend qu’il n’est plus ici question de représentation de la réalité mais plus exactement de mise à distance.  "

Est-ce à dire que Mme Benzaken ne disposait pas, sur les toiles qu'elle décline par série, d'un regard suffisamment acéré pour apercevoir que sa peinture n'était pas, en réalité, aussi figurative qu'elle le pensait ?

Est-ce à dire que, alertée par cette soudaine attention sur son oeuvre, Madame Benzaken a fini par admettre que, à y bien regarder, avec un regard plus acéré, alors oui il n'y avait pas représentation de la réalité dans ces grosses tulipes en gros plan (si si, je les ai reconnues) dénommées " Les Tulipes", mais bien une mise à distance ?

Ou bien est-ce à dire que ce terme de " figuratif " fut attribuée par erreur à cette peinture, que le journaliste fait amende honorable, et qu'il nous explique son revirement ? Mais alors à quoi était due la surprise initiale ?

C'st peut-être que cette distance était devenue si grande qu'il fallait revenir de loin lui pour mettre le nez dessus.

En ce qui me concerne, j'aimerais rassurer les juries, je suis parfaitement consciente que mon art n'est pas de la peinture figurative, que j'ai mis une énorme distance entre moi et la peinture figurative, au point qu'il faudrait plusieurs sondes Philae pour en faire le tour. Donc si un jour ils ressortent du labyrinthe de verre, qu'ils me fassent signe, je suis en face, entre le bassin avec les bateaux radio-commandés et le marchand de gaufres.

En fait on en apprend plus sur l'avenir de l'art en suivant le fil de tweet des ados qu'en lisant ces loosers du siècle dernier.

Sinon, dans la veine pathétique, on a l'expo de Fabrice Hyber (je viens de retomber sur l'illustration que la DAP du MCC lui a achetée pour la couverture du catalogue 1994 des lieux d'exposition du royaume des aveugles par région. Avec le recul, c'est encore meilleur). En fait c'est une installation, il imite une expo des années 70. Tout y est ! Le look " vous avez dit Shadok ? " de l'illustration, le titre volontairement-débile pseudo décalé (le nombre de m2 des cimaises avec 5 décimales, parce que je ne sais pas quoi mettre comme titre).

Heureusement, je vais devoir finir par Dagen. Pourtant on l'aime bien Dagen, c'est notre père à tous dans la haine de l'art. C'est comme Bourriaud, on l'aime bien et pourtant ils le virent. Tssss. Didi-Huberman, lui, a plutôt le vent en poupe, il rafle prix sur prix. Si ça continue, il va devenir ministrable de la culture.

Donc déjà dans l'édition du 22 septembre 2015, on a droit à un article sur le refuznik, réfugié chinois à la mode, qui va nous donner une " leçon d'art" depuis Londres. Intéressant, je suis preneuse. On apprend que l'académie royale (bigre) réunit des oeuvres dont beaucoup dénoncent " le pouvoir et ses mensonges". Nan, sans blague.

" Mais quand on se place en dessous, il apparaît que les cylindres précieux sont fixés à des cadres de bicyclette, à la place des roues. Ces bicyclettes sont du modèle Forever, celui des millions de vélos que le régime maoïste  patin couffin..."

Franchement, qu'est ce qu'on en a à faire, du vélo de la grand-mère de Mao, en quoi ça fait de l'art, on s'en tape. Le tout est illustré par des clichés de l'artiste en tain de péter un vase, ou de les peindre. Desproges a fait pareil avec des cochons.

Ensuite, dans l'édition du 16 juillet, il nous présente un artiste qui " fouaille les blessures de l'histoire pour mieux les réparer", la formule sent bon la démarche qui déchire,. ça promet, et poursuit :
" A Lausanne (NdA mon Dieu quelle prise de risque), le plasticien poursuit son travail d'analyse des rapports entre le Nord et le Sud. "

Alors, de quoi s'agit-il, cette analyse, voyons.

"  Les clichés médicaux sont transcrits en marbre de Carrare, d'une à peine supportable précision anatomique (NdA Doux Jésus ! :). A côté, un masque africain est posé., masque de maladie, ou masque blessé : la confrontation est à nouveau sans équivoque".

A peine supportable, ouais, je vous le dis.

" Elle est reprise plus loin sous la forme de têtes de soldats africains qui ont été défigurés, taillés [...] à la demande de l'artiste, et avec lui, à Bamako."

Indéniable gage d'authenticité... Mais enfin, donc alors, de quoi s'agit-il ?

L'artiste " rappelle dans des collages qui sont des équations visuelles, la part que l'architecture de terre d'Afrique du Nord eut dans l'imagination de Le Corbusier, qui séjourna à Ghardaïa en 1933.[...]

Ces œuvres s'inscrivent ainsi dans un projet d'ensemble qui se fonde sur une analyse critique  des récits historiques et ethnographiques pour mettre en évidence leurs sous-entendus et leurs aveuglements (NdA Là c'est tellement fort que je me demande s'il ne pompe pas dans le dossier de presse :). Parce qu'il procède directement, manipule images et objets confronte le visiteur à leur réalité matérielle, l'artiste abolit toute distinction entre document et création artistique. "

Cela me fait penser à un roman récemment récompensé, qui se réfugie dans le making of.

Quand on pense au recul et à l'humour des Robert Filliou (le génie sans talent :), des Broodthaers, de Jacques Charlier, on se dit qu'on est revenu au bon vieux temps de l'artiste au garde-à-vous, au service des grandes causes du temps, en l'occurrence humanistes dégoulinantes.

En fait, on est toujours dans ce cercle soutenu par le trépied représentation/symbolisation/ dénonciation, dans lequel l'art tourne en rond depuis des lustres, y trouvant à la fois sa cause initiale et sa cause finale. Je mets des coton-tiges pour représenter l'esclavage (pourquoi pas, le signe est arbitraire...), j'expose des fils électriques en pelote pour symboliser (pris comme une métonymie) les difficultés de communication du monde moderne, j'entasse des sacs en plastique pour dénoncer la pollution (ce qui ne fait qu'ajouter de la pollution visuelle aux vrais déchets que deviendra l'oeuvre).

Ces tautologies encombrent les espaces d'exposition, et toute la machine médiatique qui va autour, sans autre objet que de ressasser les thèmes à la mode.

Bon sinon, vous écoutez cette émission, puis celle-là surtout, et après vous revenez, on pourra en parler. cela me rappelle les rencontres de Marithé et Jean Evrard avec les singuliers, en chair et en os, tout le vrai hors champ de l'art.

Je ne dis pas que c'était facile, de parler après eux. Je dis que, collectivement, cela a été une démission de ne pas le faire. Un choix délibéré d'une civilisation de se détourner de cet effort, de fermer les yeux sur cette tâche, et de ridiculiser l'ascèse en se vautrant dans les corn-flakes chocolatés devant la télé.

Du coup, ce qui dans l'art était tissu, projet collectif, représentation de ce qu'une époque avait comme représentation du monde et développement de l'outil de représentation permettant cette construction, s'est déchiré.

3 commentaires:

  1. Voici un article bien réjouissant qui remet quelques pendules à l'heure. Les explications pseudo savantes qui souvent accompagnent des installations ou des œuvres sans grand intérêt sont souvent selon l'humeur du moment réjouissantes de conneries ou atterrantes de prétention. Cela pourrait se résumer en un slogan : contemporain content pour tous

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  2. Réponses
    1. A propos de mot, je cherche encore le nom de cet artiste belge ou flamand, contemporain de Filliou et de Broodthaers, il me semble, qui, employé de je ne sais quelle ville, en proposa les plans sans retouche comme oeuvre d'art.

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