samedi 22 août 2015

Le passé, et après ?

Non désolée, je crois que finalement je vais râler encore un petit peu.

Je reviens d'une expo considérée par tous sauf ses plus ardents détracteurs comme relevant de l'art textile, et une chose m'a frappée, c'est le silence assourdissant du verbe.

Pas une miette de conférence, pas le moindre vermisseau de débat, pas un seul échange d'idées, pas une ligne de texte, rien. Nada. Nichts, que dalle. Mondanités, on évite ce qui fâche, c'est à dire les sujets.

Je sais qu'il s'agit d'une exposition, et non d'un colloque ou de "rencontres".Je sais que mon enfance s'enracine dans les années 70, période pendant laquelle on avait le débat facile, je sais qu'artpress est difficile à trouver en kiosque, mais tout de même.

Prenons le thème de la manifestation, lié au temps. Quid de la relation de chacun des artistes au temps, ou de ce qu'il expose au temps, pourquoi ? Rien, pas un mot.

Vous, avec vos tableaux, toujours les mêmes jour après jour, un coup bleu, un coup jaune, votre petite technique à vous, votre petite propriété privée qui vous assure reconnaissance et protection, votre petite cure, avec sa prébende et sa dîme, votre petite niche que vous creusez, vous la creusez pourquoi, vers où ?

Et pour le reste. Quid de l'art textile ? Aujourd'hui, demain, ailleurs, que sais-je ? Et de l'art en général, pourquoi créer, vers quoi allez-vous, en quoi vous adressez-vous à l'humain ?

De chacune des œuvres installées, rien, pas un mot. Les catalogues : titre, technique, dimension, année de création. Point, rien, pas un mot, rien.

Chacun des artistes présentait son parcours, commentant un peu une rétrospective " Là j'ai arrêté ceci, en 1980, j'ai fait cela..." . Parlait de sa technique. Jouant avec le hasard, défiant la matière qui sèche. Pourquoi, dans quel but ? Pas, un mot, rien.

Tiens un exemple au hasard, le travail de Mme Gubitz :


Vous vous doutez sûrement de la tonne de questions à laquelle on aurait droit si par exemple la vilaine Guillemette nous pondait un truc dans le genre. Là, j'ai eu beau chercher, rien. Nada que dalle, nothing. Alors la prochaine fois ce sera quoi qui sera interrogé, un quart de rond, un fond de panier, la tresse sera jaune, le fil rouge, pourquoi pas, pourquoi ?

Alors voyons un peu :
Woven Earth is the gallery of fiber sculptor, Karen Gubitz, whose sculptures are inspired by nature "
Bien, bon début, c'est une source sûre, on y trouve de tout. Un peu pêle-mêle mais de tout.
"I am inspired by nature – by the pure, simple and beautiful forms and textures that nature presents. 
Eh bien voilà...
In weaving, twining, coiling, netting, wrapping, twisting or bending everyday objects, materials that are familiar and yet surprising, each work of art evolves into my own inner vision of the natural world. 
Oui, mais pourquoi tous ces verbes accumulés ?
As I continue to test the limits of these everyday materials, I become more assured of my own vision, 
Qui est, donc ... On pourra en avoir une idée ?
enough so as to allow for the unexpected. 

Certes...My work is an invitation to the viewer to reach out and touch and to join me in my joyful celebration of nature. "

Ah oui, non, ça reboucle, dommage ça a failli dire quelque chose.

C'est bien ce que je pensais. Des artisans à la recherche d'un peu de maîtrise, surpris par les heureux hasards de leurs tâtonnements.

Karen also hosts creative workshops for small groups at the Woven Earth Studio at Harvest Hill Prairie in western Illinois. 

Ah ouais, on a beau être retraitée, on n'oublie pas le pognon :) Pis ça permet d'avoir une petite cour, c'est agréable de prendre le thé au milieu des admiratrices.

J'ai mis cela en relation d'un coup avec le malaise que je ressentais à les côtoyer, avec cette relation étrange que j'ai avec la relation étrange qu'ils ont avec les gens qui passent.
Ils ont presque le même rapport à leur oeuvre. L'un crée, l'autre pas, le visiteur passe, " aime " ou " n'aime pas", summum de l'investissement, où nous tire un effort fou pour tenir le coup jusqu'au dîner, empêcher ce vide qui se creuse de nous engloutir avant qu'on revienne à la maison.

Mais l'artiste n'est guère plus présent. D'ailleurs, à part pour le vernissage, on s'en passe. Si : comme un artisan, il est censé expliciter la technique. Dévoiler à un peu sa niche, dans laquelle il oeuvre pour lutter contre toutes les forces qui font que cela ne donnerait pas " ce qu'il veut ".
Mais au fait, ce qu'il veut, c'est quoi ? De cela on ne saura rien. Il découvre le résultat, il aime ou il n'aime pas. Les bonheurs du hasard fournissent de belles pièces.

Mais pourquoi ? Pour rien, en fait, pour remplir les salles d'expos, les catalogues, faire tourner une machine qui tourne à vide.

Et pendant ce temps, à quelque pas de là, dans la salle des fêtes en lino reconvertie en marché, de vieilles femmes bradent ce que leur grand-mère a brodé. Les torchons,


ça accroche toi pour le faire, ça va défier les limites de ton imagination :D


et les mouchoirs


Là aussi, tu peux confronter ça à ta vision intérieure, mais déjà faut le tisser, tu vois ma grande.



Aux mêmes initiales (S.T.). N'ayant pas les moyens d'acheter les broderies, j'ai raflé quelques trucs pour le souvenir, et laissé les serviettes, pourtant vendues à la pièce, en espérant que quelqu'un achèterait le service.

Ces dames, qui m'ont remis leurs reliques de famille, m'ont dit qu'en allant à l'école, elles voyaient par les fenêtres les tisserands fabriquer ce que vous voyez là, sur votre écran.

Entre l'espace d'exposition et la salle des fêtes où l'on vend ces trésors, pas de communication. Les artistes textiles n'ont rien à voir avec le tissage. D'ailleurs il ne savent plus, ou si, on peu, les œuvres les plus anciennes, de petits formats, un petit peu.

La tisserande, la vraie, elle est encore un peu plus loin, ailleurs dans le village. Elle fait des vêtements et des accessoires: Mais en laine, de luxe. Pas les nappes et les torchons. Qui va acheter un torchon fait main ?

Autre silence assourdissant, celui de ces métiers disparus, de ces savoir-faire et techniques mortes De cela l'art textile n'a rien à faire. Peu lui importe d'être coupé de ses racines artisanales, il tourne à vide, remplit des catalogues et des galeries sans rien dire.

Sans rien dire des savoir-faire dont il hérite, qu'il pille et dont il profite encore un peu, en roue libre, pendant qu'on trouve des financements pour faire de la culture.

L'art n'est plus que de l'artisanat, et l'artisanat n'est plus que de l'animation culturelle pour qu'il se passe autre chose que la télé le dimanche. Du moins pour les quelques % d' " artisans" qui ne sont pas électriciens, couvreurs, boulangers, plombiers, charpentiers...

Le reste des jeunes bosse où ?. Au macdo du bourg voisins. L'art il s'en tape. Et l'art, il s'en tape qu'on s'en tape ? On ne saura pas. Là-dessus non plus, pas un mot, rien.

L'artiste arrive, accroche ses petits machins, fait trois ronds de jambe, boit un coup, encaisse de quoi payer son essence, et tout le monde rentre chez soi. Cela aura servi à quoi, tout ça, encore une fois à part " animer le territoire " ?
On ne saura pas, silence, interdit de parler, de réfléchir. On glisse, on patine, discrètement, on rafle ce qu'on a pu grappiller, et on repart sans refaire de bruit.

Moi j'aurais été preneuse de quelques questions du genre " Pourquoi faites-vous cela ? Pensez-vous que cela fait avancer l'histoire de l'art ? Etes-vous conscient que votre démarche a été empruntée mille fois auparavant, cela ne vous dérange pas ? Très bien. Du moment que ça vous amuse et que ça grappille quelques sous, ça fonctionne, remettez une pièce de cent sous dans la fente pour l'expo prochaine, siouplai.

Je voudrais l'entendre de leur bouche, que ce qu'ils font ne sert à rien d'autre que la cause d'embellir leur retraite assurée par le conjoint ou l'Etat. Je voudrais voir leur tête quand ils l'admettent.
Je voudrais voir leur tête quand je leur pose la question de savoir si ça les dérange, eux "artistes textiles", que tous les tisserands alentour soient morts, et que de vieilles dames bradent dans la salle des fêtes à côté des mouchoirs où il y a plus de technique que dans leurs arts réunis, parce que l'outil a été mis au point il y a des siècles, et qu'il ne sauraient même plus le faire fonctionner, et que les jeunes bossent chez Macdo pendant qu'ils exposent.

Je voudrais voir leur tête quand ils me répondent que non, ça ne les dérange pas. Je crois qu'il vaut mieux que je n'y retourne pas, la prochaine fois je risque de ne pas pouvoir me retenir de gâcher leur petite fête.

Je sais qu'on va me sortir la grosse barre en or de la spontanéité de la joie de créer, du bavardage inutile sur l'art contemporain, contraint d'habiller des œuvres qui n'ont rien à dire par elles-mêmes.

En fait, comme dit Jep dans La Grande Belleza, on n'habille même plus tout cela de pensée, du blabla suffira, c'est moins cher, plus soft, plus cool.

Autre témoignage dans le filon " My work with silk began after I finished a university art school career. I had worked as a graphic designer, illustrator and sculptor until then. I was looking for a new direction with techniques to suit the time and my needs, something new and intuitively creative. I met  xxx She introduced me to the world of silk, textiles and silk painting. That is nearly a decade ago. Since that time I have drawn and painted several kilometers of line and brush work and explored the materials and textiles in a relentless manner. "

Le gars, il ne cherche pas qu'il a à dire, il cherche une technique qui va bien dans son emploi du temps, et il en fait des kilomètres. Super. Des artisans, quoi. Mais comme ils ont disparu, on les appelle des artistes.

Quant aux artistes, tout le monde se fout qu'ils n'aient plus de nom, ni qu'on s'en soit servi pour désigner les artisans, personne ne s'en est aperçu, personne n'est venu réclamer le nom, ils s'en foutent de comment on les appelle du moment qu'on les appelle et qu'on les paye.

Pour se consoler, un peu de wip


Un vert exquis, mélange de delphinium et de je ne sais plus quoi. Je l'adore, je vais en faire plein de choses.


Le violet campeche, dont je ne me lasse pas.


Cette fois avec un jaune sophora.


Veuillez noter comme l'écorce cintre différemment par rapport à la photo ci-dessus, où elle était plate


Je ne l'ai pas touchée, elle change avec l'humidité de l'air. Rien que du banal, rien à exposer. Pas de quoi en faire une expo, même en mettant quelques bouts de fil autour.

Cela n' a rien à faire ici, et devrait être publié dans le ravin du chamelier. L'art est en suspens depuis l'après-guerre, tout le monde retient son souffle, et le roi est de plus en plus nu. C'est bien de piller la nature et les techniques du passé, mais après, on fera quoi ?

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