samedi 2 mars 2013

Corps de ferme, animal third party, Esther Ferrer


Ce titre rutilant puisque " toutes les versions sont valables, y compris celle-ci", pour dire que j'aimerais reparler d'Esther Ferrer, notamment de son expo au FRAC de Rennes, qui m'a bien secouée.
Parler de la performance a quelque chose de totalement irrelevant, mais bon, allons-y, maintenant que je l'ai annoncé, me voilà maligne, sur scène...



Il faut la voir explorer :
- La liberté : par rapport à un comédien, "guidé " dans son parcours, dans les lacs du texte, dans l'épaisseur de la distanciation consentie par son théâtre, elle est libre. Elle décide du texte, de l'agencement, de la durée, de l'expression, et même de ce qu'elle décide.
- La séquence : dans quel ordre placera-t-elle les choses, le sens que prend la succession et les enchaînements, jusqu'à la fin (panneau " The End"). Actions écrites sur les cartes, dont l'ordre est confié au hasard jusqu'à " Las Cosas", sa performance à Berne, où elle décide de tout.
- Le défaire : on efface la silhouette au mur, on décolle les bandes adhésives.
- L'ordre spatial des choses: Canon pour 4 chaises, une table et un ventilateur.

Elle épelle l'alphabet de la création dans l'instant même, et en même temps que la création. La création consiste à en explorer les règles. Elle touche donc au coeur du processus créatif.
Sans accessoire, puisqu'avec n'importe quel accessoire (casque, chou, bougie...), avec un fil, son corps, elle effectue, elle " performe " * la mesure ici-et-maintenant de l'espace et du temps explorés tant qu'ils sont " encore chauds", tant qu'ils sont toujours, et juste jusqu'à la fin de la performance, le temps et l'espace de la création.
Sans accessoire donc, sans toile, sans peinture, sans pinceau, sans autre outil que son corps et le temps de sa vie, elle va chercher l'essence même du processus créatif, elle va toucher l'essentiel, ce que donnait Bourriaud comme définition de l'art moderne, elle nous donne à voir l'instant où elle " fixe ses décisions ", dans le temps et l'espace.

Et pourtant la densité créative qu'elle délivre est aussi lourde que si elle sculptait sous nos yeux une statue de marbre. Elle sculpte quelque chose d'immatériel, mais qui est en chacun de nous, lourd, présent. Son geste nous habite, nous sentons son enfant bouger en nous.

Son parcours " remonte à la source", dans un espace virtuel et pourtant bien réel, qu'elle balise avec son corps, avec ses gestes, avec sa façon de découper le temps. Elle occupe un espace qui est en nous, c'est notre temps qu'elle suspend et qu'elle ordonne. Son parcours nous emmène, nous prend par la main pour cheminer entre ses balises, pour nous faire toucher, dans notre intériorité, la source de l'acte créatif, sa décision de faire, d'arrêter de faire, de reprendre, de finir.

Ce qui est également magnifique, c'est la cohérence de sa démarche tout au long de sa vie. Il faut faire le tour de l'exposition, dans l'ordre chronologique, prendre le temps de regarder chaque vidéo, puis recommencer au début. On verra alors le début après la fin.
On verra alors cette inscription en gros sur son corps : " intime et personnel", à Genève en 2011, puis on verra ensuite les actions corporelles de 1975. Devant une fenêtre, elle prend les mesures de distances séparant des points de son corps, note le chiffre sur une étiquette, puis s'appose cette étiquette sur la peau, à l'endroit mesuré.

Et puis on comprendra ce geste qu'elle a, encore jeune, de tendre un fil en haut d'un escalier, et celui de mesurer l'intérieur d'un wagon. Les gestes tardifs éclairent ces premières actions, les expliquent, et leur donnent sens. C'est cela qui m'a donné l'impression que l'oeuvre n'a pas de sens en soi, mais que le miracle réside dans le fait qu'une seconde oeuvre, même plus tardive, viendra rétroactivement lui donner du sens.


C'est précieux, cela : quelque chose qui n'a pas de sens, et qui en prend un lors de l'apparition d'une autre chose, laquelle n'existait pas encore lorsque la première chose a été créée. L'objet et le regard à égales distances du sens.

Et puis, tellement émouvant, à quel point d'un bout à l'autre de sa vie et de ses créations, elle est " dedans". Imperméable au regard des badauds, à tout ce qui n'est pas la construction de son oeuvre, l'habitant, au point de se dépouiller de ses habits pour signifier ce qu'il y a à regarder, nous forcer à chercher ailleurs ce mur habituel soudain disparu, à chercher du regard sa cathédrale.
Des rues de Saint Sebastien aux wagons, aux salles, au murs, aux corps des autres, elle a balisé l'espace du monde entier, elle y a dessiné une oeuvre immense, qui nous apprend à regarder autour de nous, elle a patiemment écrit les premières règles du jeu " habiter le monde", c'est comme à chaque construction circulaire, reliée les yeux, plein d'énormes.

Bibliographie :
Google est votre ami, dont cela, signé d'un Guillaume Désanges récemment vilipendé par paris art mais bref, ce n'est pas le sujet.

* Il semble que le sens anglais du mot se soit perdu en route, récupéré par le vocabulaire sportif pour en faire le volet artistique des aventures à la Koh Lanta, à en juger par des expressions comme : "
" Que seriez-vous prêt à faire pour... "
"...a été l'auteur d'une performance artistique et physiquement éprouvante..."
 On confond Jackass et Jackass...

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