samedi 10 décembre 2016

Heures amères et ombres douces

Impossible de se tenir, et pourtant j'en ai envie, sur cette crête.

Laquelle ? Entre la narration et la poésie. Un peu comme un avion, soit il roule, soit il vole. Il faut choisir entre les deux régimes. Et pourtant j'aimerais. Pour pouvoir raconter...

J'ai fait un rêve, plusieurs même, avec des avions. Dans le dernier, nous étions dans un immense avion, qui volait, plusieurs jours. Et on changeait d'avion à l'intérieur même de cet avion. L'hôtesse venait vous réveiller, on marchait dans une pénombre bleue, et tout le monde chuchotait pendant que l'hôtesse vous guidait dans les couloirs de l'avion géant. A coté de vous, la valise suivait dans une sorte de rigole. On vous invitait à vérifier de temps à autre. Et puis on entrait dans un nouvel avion, toujours dans cette pénombre bleue et dans le silence, comme on entre dans une salle de cinéma où le film a commencé. Vous entrez dans l'avion pour Madrid, qui va bientôt se décrocher du grand avion qui sert de plate-forme d'échange, tout le monde dort, vous vous endormez.

Non, ce n'est pas cela que je voulais décrire. C'est comment, après m'être crue si forte, après avoir écrit des pages et des pages de correspondance amoureuse sur le cas, il a suffi que je réécoute certaine musique pour être effondrée en dix secondes. C'est à dire toujours aussi vulnérable, après des années. Rien n'a changé, tout est toujours là, intact. 

Je croyais avoir largué le paquet, l'avoir vu s'écraser au sol, ne plus attendre rien de personne. Et là, bim, détruite en dix secondes. Comme si rien n'était arrivé, comme si cette attente durait, dans une immobilité éternelle, depuis, comme une veille comme une chandelle dans une pièce ou personne n'est entré. 
Je sais maintenant que c'est ce qui m'attire dans une pièce qui figure souvent sur les Annonciations, la chambre de Marie, vue plus ou moins largement, à travers une porte, ou une ouverture plus grande. 

Comme si rien de ce qui s'est passé toutes ces années n'avait servi. Je récuse tout espoir, je récuse toute perspective, je décourage les plus entreprenants, je dis que ce n'est plus de mon âge, et ce que j'attends est plus enfantin qu'une Thérèse, Seigneur. Plus enfantin, entendons-nous, pas dans la tiédeur, non au contraire dans l'absolu. Je n'irai plus sur le terrain de l'unité (fusionnelle, perdue et recherchée), pour ceux qui voudraient me tirer par là, j'ai déjà écrit là-dessus.

Non, un départ aussi soudain qu'entier, au sens étymologique du terme, un départ radical d'avec ce qui composait jusqu'ici le quotidien, un déracinement irréversible. Mais basé sur une longue, très longue expérience du silence. Évitant le mot de trop, la parole se tient toujours au delà du silence (Bonnefoy), elle a sauté le pas.

Je partirai donc seule. C'est aussi incroyable que le reste. Tous les soirs, je pars seule. Je pars pour le plus radical des départs, le départ dans le silence. Celui d'où toute explication a été bannie. A moi seule, cet instant où je rejoue toujours la même scène, celui de l'acquiescement tacite, et de l'accord sans verbe, sans proposition, sans réponse puisque sans question préalable. 

L'évidence, voilà. Non pas la fusion enfantine, non, l'évidence au contraire de ce qui est après, de ce qui nous attend. Si semblable en ses couleurs hélas semblables. C'est ma tombe que je vais fleurir à la Toussaint, en quelque sorte, pour qu'à force, ces fleurs aient quelque couleur. 

J'ai tellement espéré cet amour là. Non ce n'est même pas cela. Ce n'est pas que je l'ai espéré comme une femme qui guette son marin au retour, du bout de la jetée, non, c'est que tout était toujours à côté. Cette évidence, qui est devant nous, là, et qui promptement, dans la vie devrait nous conduire au silence, que nous n'osons faire que dans les films et pour les grandes tragédies nationales. 

Mais on devrait le poser tout le temps, ce bruit, comme on pose un revolver. Souvent j'ai failli fuir à l'improviste, au détour d'un ascenseur, nulle par, disparue nulle part. Partie sans un bruit dans la nuit, pour n'être enfin plus à côté, mais dedans, en plein dedans, dans le sillon du plus pur des hasards, là où j'occupe enfin réellement le peu d'espace historique que je suis, rien. 

Sans doute la raison de ces passages d'In the mood for love où ils sont dans la voiture, mal à l'aise. Finalement, c'est encore trop de fuir à deux. Il faut être deux pour fuir, mais pas longtemps, après le piège se referme, comme la mer sur Moïse. 

Bien.. 

Mais il a fallu tout cela pour ça. Que j'arrive à regarder en face ce qu'il faut bien pourtant appeler non pas de l'amour, mais l'amour. Il faudra peut-être que je le traque jusqu'à être capable de le filmer, ça, capable de le foutre dans une boîte et qu'on n'en parle plus.

C'est peut-être ce que j'aime dans les films comme La Salamandre, c'est que coincée par la vie, l'héroïne ne peut fuir en long, pour de bon, dans une grande ligne droite : elle est toujours ramenée à la case emploi, logement... Mais elle fuit en permanence. Dès que se présente un bout de ligne droite elle fonce, et dérapant de biais par rapport à la situation, elle est toujours à côté sans être très loin.

C'est marrant, cela me fait repenser à L'Étrangleur de Paul Vecchiali, où tout le monde dérape de sa place, l'assassin, le flic, la midinette..

Bien....

" Une parole si expressément close que toujours au bord du néerlandais". Ouais, bon, ok, celle-là mais bon. Elle serait peut-être plus drôle avec du finlandais. Il paraît que c'est terrible le finlandais. J'avais un copain finlandais, il me disait qu'avec sa copine ils se parlaient en anglais tellement ils trouvaient leur langue maternelle affreuse  !

Il faut que je me surveille, ça devient très popote, ce blog, on s'y tutoierait bientôt.

4 commentaires:

  1. C'est marrant, ce que tu dis là. Que cette non-rencontre, dans la façon dont j'en parle, y ressemble encore tellement. C'est tout le sujet. C'est également le sujet de ce projet de création littéraire ce que j'étais allée fomenter sur le site de rencontres, dont je t'avais parlé pour le coup. Il doit me rester pas mal de brouillons, je te les ferai tenir à l'occasion si tu veux.

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  2. Il ne s'agit que d'une rencontre avec la musique. Elle m'a instantanément reconduit au statut d'orante. Affligée, accablée devant l'autel, immobile depuis tant de jours, de mois, d'années. Immobile comme en un seul jour qui serait passé et me trouverait au soir, intacte. Et me montrant le fantôme de papillon que je joue dehors.

    Je sais que je prends des libertés avec les accords, mais dans une expression figée à deux compléments, reconduire quelqu'un " à un état", je ne sens pas le fait d'être conduit comme constituant justement le statut d'objet. Ce qui le constitue, c'est plutôt ce qui suit le " à " donc à un état. L'action (effective, qui fonde cette notion d'objet) " saute " en quelque sorte par dessus, donc l'objet n'est plus " direct". " C'est " reconduit-au-statut " qu'elle m'a. Et je ne peux mettre le e à " statut". Mais bon, je plaide coupable.

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  3. Dieu sait si je m'y tiens en périlleux équilibre, sur cette "crête entre narration et poésie". Du reste vous le savez. Il y a donc la crête, et puis aussi chez nous deux je pense "la lande", expression du vaste. En plus, j'entrouvre un monde ailleurs, et paf c'est encore vous. Vous n'êtes pas seulement sur la crête et dans la lande, mais apparemment partout (sauf en une société imparfaite mais peu importe).

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