dimanche 22 mars 2015

L'art dans le contrat social

Je me posais la question suivante : " Qu'est-ce qu'un individu doit à la société ? " dans le cas particulier où cet individu est une artiste.

Ceci sous deux points de vue : Le premier, moral, mais non pas sur le plan de l'échange de valeurs. Il ne s'agit pas de savoir si l'individu doit tant d'heures de travail ou autre montant quantifiable, mais plutôt quelle part de soi-même elle doit abandonner et comment les deux peuvent s'articuler.

Ce " soi-même " étant considéré à la fois comme le " moi " de la psychologie humaine, celui qui se construit pendant l'enfance, et comme la part de ce que, dans tous les secteurs de sa démarche individuelle, un être humain doit consacrer à la société.

Le second point de vue étant politique. C'est à dire que l'ensemble des points ayant déterminé ces valeurs forme une ligne-frontière dont s'emparera le législateur pour fixer les règles des lois.

Ce qui m'intéresse ici est le premier point de vue, et notamment dans le cas de l'artiste. On va me dire que c'est là ce qu'on appelle la question de l'engagement. Certes. Appelons là ainsi, cela ira plus vite. Mais l'engagement en ce qu'il touche ce point particulier de la construction du moi, comme le définit, sur le plan général, ce texte de Julien Saiman.

Maintenant, qu'en est-il du point de vue de l'artiste ?

Au départ, le constat pourrait se résumer à un débat entre d'une part le camp des " réalistes", qui diront que tant qu'une artiste peut vivre de son art, elle serait mal avisée d'aller se frotter aux rixes de l'agora, que c'est là la fatiguer inutilement, et que le respect de la liberté veut qu'on ne contraigne pas les récalcitrants à s'y plonger.
Et d'autre part un camp des " idéalistes", qui diront que reléguer les questions de conscience, une conscience éventuellement " régulée ", au domaine du choix individuel et de la latitude du marché est un abandon de souveraineté qui feint d'ignorer le fait social.
Une réalité qui devient, justement, incompatible avec le fonctionnement de la société, et face à laquelle la société ne saurait, justement, rester, " réalistement " sans réagir. Si elle veut ne pas se condamner à dériver sans pouvoir de se gérer, la société doit-elle " contraindre (ne serait-ce que moralement) à s'engager". ?

Pour clore la série, une troisième voix, dite " spiritualiste", parlera d'un engagement par le retrait, par l'exemple, et pourquoi pas, par la contemplation, par l'attention ou la non-attention à la vie même, et par la prière, une position qui serait qualifiée de " non-interventionniste " par les deux précédentes, mais qui, dans le cercle des extrêmes se rejoignant, a des affinités avec les deux autres.
Elle partage avec les " réalistes " la conviction que la liberté est fondatrice, et avec les " idéalistes" le reliquat d'une responsabilité individuelle par le fait même d'aménager l'espace possible d'une telle liberté, lequel fait est généralement assorti d'une obligation justification de ce choix par l'individu.
Enfin, le spiritualiste renverra les deux autres à leur impuissance.

Vous pourriez, diront-ils aux idéalistes, tout aussi bien ne pas dormir la nuit au vu des récentes mesures prises par les pouvoirs russe ou chinois, au prétexte de terrorisme, pourquoi n'en faites vous pas cas, mais vous les réalistes, le jour où les chars seront dans vos rues, vous viendrez nous parler de liberté ?

Pour montrer comment ce constat de départ est vu depuis ma question, reprenons [Verjus] qui cite Commaille, " une question sociale est définie comme la perturbation et la déstabilisation vécue par les individus concernant leur mode d'insertion par le travail et l'identité qui en découle (ainsi que les avantages matériels qu'il procure) sous l'effet d'un fonctionnement économique particulier. dans la société à laquelle ils appartiennent ".

J'évite, enfin, l'inconvenance de la formulation " Qu'est ce qu'un artiste doit à la société ? ", ce serait s'arroger le succès d'un statut défini accolé à une catégorie de personne définie, or c'est peut être précisément l'inverse que je vise.

L'individu et la société se regardent dans le miroir l'un de l'autre (1), l'individu se voyant (aussi) comme être saisi à travers les injonctions, dont la palette s'étend depuis les lois en vigueur dans le milieu jusqu'aux louanges où ses prescripteurs abondent. La société s'étalant au soleil des statistiques, ou les jambes bien écartées dans la lumière blafarde des sondages, mais toujours en pompes impeccablement cirées.

Le premier et la seconde s'interrogeant (toujours) sur leur pertinence respective, sur le bien fondé de leur malentendus, et constatant leur impuissance respective à s'interpénétrer.

Par " c'est l'inverse que je vise", j'entends en fait " c'est le complémentaire que je vise". Les deux premiers " camps " présentés ci-avant regardent l'artiste comme tout citoyen, en tant qu'acteur économique, ou en tant qu'acteur politique, avant de le projeter dans la cinématique du procès d'engagement.

Les "spiritualistes" me répondront que chaque artiste décide du taux d'engagement qui convient à son inspiration, et qu'on trouve, depuis la danseuse qui anime des spectacles de rue jusqu'à l'ermite peignant en solitaire, toutes les nuances d'engagement librement consenti par chacun.

Viser le complémentaire consiste donc à faire ce constat que si on peut les renvoyer dos à dos, c'est parce que l'artiste récuse le travail comme seul mode d'insertion, tout comme seul outil de définition de son identité, et refuse que la définition de son identité " appartienne " à un système économique où elle serait définie par un " fonctionnement".

Le complémentaire d'une abstraction reste difficile à opérer, mais je tenterai de répondre aux spiritualistes que si la danseuse de spectacle de rue supporte les côté difficiles de son engagement, c'est  peut-être (aussi) dans l'espoir précisément de changer le cadre social dans lequel elle accepte de fonctionner, tandis que le peintre ermite consent à des sacrifices financiers parce que cela lui permet de continuer à " non-fonctionner " dans un cadre qu'il récuse, et que la notion " d'engagement librement consenti" est à prendre avec précautions, un peu comme d'autres choses "librement choisies", comme l'émigration ou le temps de travail, notions qui redirigent ailleurs.

Une fois ceci posé, on peut tenter de regarder dans quelle mesure il est possible qu'une hypothèse théorique de travail considère un être humain (toujours hypothétique modèle théorique comme on est modèle de nu dans un atelier de modelage), le considère, donc, comme un tout composé d'un côté d'un artiste et de l'autre d'une partie engagée, de facto engagée, au sens de [Saiman]

Pour le résumer maintenant, si la société et l'individu s'appréhendaient sur une nouvelle base, et pour ce qui concerne l'individu, vu comme un artiste unique développant une relation de confiance qui lui permettra de bien fonctionner avec les autres et de trouver sa place dans le système grâce à une démarche artistique harmonieuse.

S'il en était ainsi, une telle vision portée par un collège dédié à cette tâche pourrait-il apporter aux autres acteurs en charge de la vie sociale, des éléments pour aider à mieux résoudre les quelques conflits qui résistent ça et là à la surface de la planète, au milieu de notre océan d'épanouissement individuel et collectif ?

Pour apporter des réponses au camps des " réalistes", on dira qu'on peut ainsi aider à résoudre les contradictions liées à la mutation des relations entre le marché et l'Etat Providence :

" C'est parce que l'individu manifestera son envie de participer et d'adhérer et à la société qu'il l'intégrera et non plus parce qu'il fait partie a priori d'un tout collectif qui le dépasse. Les individus doivent maintenant prouver qu'ils sont capables d'être membres d'une collectivité en y accédant par leur propre prise en charge. Cette conception va largement modifier les perspectives de la solidarité. [...]
La troisième transformation concerne le changement du rôle des politiques sociales.  Au delà de leur premier rôle, qui est l'octroi d'une rétribution permettant d'accéder au minimum vital, elles se présentent aujourd'hui comme un moyen permettant à l'individu de retrouver une capacité d'action en tant que sujet individuel.
Dans ce modèle actuel, c'est donc par l'enchevêtrement d'individualités, qui vont chacune agir en vue de leur propre réalisation, que les liens sociaux vont se construire et produire la société." [Verjus]

Aux "réalistes" nous pouvons donc présenter que le débat n'est plus ordonné par les anciennes divinités de la Politique et de l'Economie, et aux "idéalistes" que le lien social fonctionnera désormais sur la base, non plus d'un volontariat qui ressemble à de l'embrigadement du temps des " Partis ", mais d'une séduction où des individus libres effectueront leur choix entre des formes d'engagement également épanouissantes, et non plus également contraignantes.

Aux spiritualistes qui nous répondront qu'en attendant, on veuille bien laisser les gens à leur libre arbitre, nous dirons que nous serons toujours là pour accueillir ceux qui veulent nous écouter et repartir ensuite, tout en faisant observer que leur liberté de retrait présente a été payée par avance, et du sang de leurs aînés qui ont eu le courage " d'y aller".

Pour revenir au sujet donc, quelle est la part que prend l'aspect artistique d'une personne dans ce débat, ou dit autrement, est-ce que cela " change quelque chose " qu'elle soit artiste ? Cela pour la différencier du rentier non artiste, qui est lui aussi (2) délivré de l'engagement induit par la soumission économique au système, mais dont on ne parlera pas ici.

Son parcours artistique peut-il feindre d'ignorer les événements de son temps ?  Je dis de son temps pour éliminer ceux qui en 2014 ont le courage de dénoncer la guerre au Congo (où au Bénin, ils ne se souviennent plus), les victimes du méchant tremblement de terre en Haïti, la Shoah, le massacre des saints innocents, la disparition des mammouths laineux, etc.

Peut-elle, cette gentille artiste, détourner le regard et broder de jolis napperons en espérant qu'ils viendront mettre une croix  de sang  sur sa porte dans la nuit pour que le massacre en cours l'épargne, parce qu'elle a liké rageusement sur une page ?

Oui mais alors, s'occuper de la misère du monde est un emploi à plein temps... Et puis on est en stress H24, plus jamais de repos.
Et l'inspiration dans tout ça ?

Cela dépend à quelle source on puise son inspiration. A une fille qui fait de la photo de guerre, il faut du théâtre d'opérations. A une fille qui fait du spectacle vivant, il faut le bruit de la rue. A un artiste qui fait de la copie tendance, il faut le contact avec la fête, la nuit. Enfin à celle qui cherche à écouter les mouvements de l'âme, il faut le murmure du feu, les craquements du vent, les silences de l'eau.

Pour les deux premières catégories, c'est une sorte d'échange : l'artiste est engagé, mais il prend quelque chose au monde pour nourrir son art.

La question est de savoir si en ne considérant que la troisième, on a épuré le contexte de l'engagement. Si on élimine encore la transmission, l'artiste ne doit rien à la société. Or il lui doit tout, au sens courant de l'expression, puisque sans elle il ne serait rien. Son oeuvre retombera tôt ou tard dans le domaine public.

Éliminons les gesticulations des DRM et autres inepties : ce qui est copiable d'une oeuvre n'est que le reflet de sa valeur marchande, c'est à dire rien. On peut copier l'objet produit par une oeuvre à titre d'échantillon, pour donner au public envie de venir la voir, mais faire commerce de cet échantillon est un autre signe du degré d'imbécillité auquel est parvenu le marché de l'art, ce qui me rappelle les articles si touchants de J-L. Biton, et celui-ci à propos de Malaval.

L'art ne cesse de désigner là où il faut regarder, et bien sûr nous sommes hypnotisés par cet index qu'est l'objet, et maintenant pire, son image.

Imaginons un compositeur qui copie les partitions d'un autre et les fasse interpréter. La gloire et la considération qu'il pourrait en tirer ne sont rien en comparaison de la honte qu'il en éprouverait... à condition d'avoir été bien éduqué. Une fois de plus, là est la solution en termes d'humanité, et non dans le dongle ni le format propriétaire, monument de notre époque de chiens électroniques bornés.

Tout cela raboté, il me semble qu'il faille aussi considérer le bruit que font les chaussures dehors. Je veux dire par là que si l'on considère que le bruit des bottes commence à se faire entendre, tout le monde poussera les hauts cris comme quoi que bien sûr que c'est évident, on ne peut pas fermer les yeux et se concentrer sur son ouvrage pendant qu'on fusille les résistants dehors.

Oui, mais pendant que le bruit des bottes monte ? Les choses sont rarement statiques ou étales dans l'univers. Elles montent ou elles descendent. Dans le brouhaha et l'ambiance cour de récré de cette fin de siècle, on aurait du mal à se décider.

Peut-être alors que nous sommes encore dans le rapport au monde dont je parlais ici à propos de l'avant-garde. Pris dans ce front du renouvellement immobile, comment progresser ?
On le voit bien dans le billet sur Malaval. S'arrêter par le suicide seul, arrêter ce mouvement qui ne conduit qu'à une vaine répétition, ou avec Blanchot, continuer ?

Ne pas tenir le diable à bout de fourche, c'est prendre le risque qu'il avance. Cela me rappelle les rats de Buzzatti, et cette phrase :

"Where is the Life we have lost in living?
Where is the wisdom we have lost in knowledge?
Where is the knowledge we have lost in information?"
T.S. Eliot, in Choruses from The Rock (1934)

Que l'auteur du blog poursuit par :
Where is the information we have lost in Google ?

Mais tenir le diable à bout de fourche, c'est ne s'occuper que de lui, c'est lui donner toute son attention, c'est lui donner sa vie, et il ne demandait que cela., il l'a autant que s'il l'avait prise.

Je précise que par bruit de bottes, je n'entends pas seulement les totalitarismes habituellement liés à ce terme. Le silence de l'ignorance, le vide du manque d'éducation, le brouhaha médiatique de l'inculte méduse, l'impolitesse excusable des affamés, la violence des sots excités par des gueux, et les hurlements des armes de guerre sont les bruits différents du même animal qui cherche à faire tourner la roue de sa fortune en détruisant les civilisations.

Peut-être que, déjà, il n'y a dans ce vacarme plus de place pour la parole. Peut-être déjà plus que deux versants possibles : abonder à l'hystérie qui nous détruit individuellement ou résister passivement dans les décombres.

Passivement. Passer dans le passé, comme on passe à la résistance. Disparaître dans les photos du passé.

(1) Vous pouvez la garder pour draguer en boîte, celle-là. Ou alors, si vous voulez vraiment vous la farcir, allez-voir ici (lien vers la boutique du glacier).
(2) J'écarte pour le moment ceux qui créent pour vendre. A quel point ils ont intégré inconsciemment ce qui se vend pour en faire ce qu'ils pensent vouloir créer, c'est une question de psychologie dans le mécanisme d'inclusion des classes, une sorte de biais d'inférence bien trop compliqué pour ma petite cervelle. Toujours est-il que je les tiens pour un acteur économique. Je ne sais plus qui disait qu'il ne faut pas confondre création et innovation, comme les industriels de la moquette qui ajoutent une nouvelle couleur à leur gamme ou un nouveau pesticide innovent aussi. C'est une question de catalogue commercial, non de création artistique.

Biblio sommaire :
[Verjus] La question de l'engagement : d'hier à aujourd'hui, essai de typologie Maud Verjus, CESEP.
[Saiman] L'engagement Julien Saiman L'Atelier Philosophique

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