dimanche 11 janvier 2015

Je couds donc je pense

Faut-il jeter par dessus bord ce fatras de réflexion pour revenir au niveau du sensoriel ?

" Le film de Valérie Minetto consacré à Annie Le Brun s'ouvre sur une citation de Jacques Rigaut : "Penser est une besogne de pauvres, une misérable revanche." C'est Annie Le Brun elle-même qui cite Rigaut." comme dit Jean-Luc Bitton, d'abord.

C'est un mouvement de recentrage, de concentration sur les disciplines de l'Atelier de Minuit. Cela rejoint la récente avancée de Lydie sur ses motivations, qui comprend pourquoi elle a tant de mal à faire en elle de la place à l'art par destination, tandis qu'elle fait plus facilement place dans son processus créatif à l'art par métamorphose (au sens de Malraux).

Certains artistes préfèrent réaliser des œuvres textiles plutôt que de faire surgir des tableaux. Lorsqu'on fait une boîte en carton, on se contraint à se mettre dans la peau du destinataire et à vérifier si la boîte s'ouvre et fonctionne bien.
Au lieu de se reculer pour juger de l'effet comme un peintre, la créatrice qui travaille sur le corps se met dans la position de la personne qui essaye le pull, elle se met à la place du corps de l'autre, ce dernier fût-il temporairement le sien. (Cela me fait penser aussi au recul de l'observateur dont parle Alain Simon).

J'ai déjà parlé de cet acte à propos des mains de Mary Jean Betts qui s'intitulait Layers of Thinking, titre qui devrait plaire à Alain, d'ailleurs.. Cela nous renvoie à ce courant de pensée de l'époque de Memling, qui prônait que la douleur de Marie dans une déposition devait se communiquer au public.

C'est à dire, bien que le procédé utilise l'imitation visuelle, elle la dépasse dans la communication des émotions.

La peinture avait alors encore pour partie dans son programme de s'adresser au corps, et non (seulement) à l'esprit.
Corps dont les frontières sont plus faciles à cerner que celles de l'esprit. Cette partie en a disparu.
La peinture s'est désormais adressée uniquement au cerveau, ce qui a ouvert la voie aux communications de l'art conceptuel.

On peut noter à ce propos que l'art textile, plus que d'autres, garde la trace du faire dans le fait. Un tableau peint ne témoigne pas du geste du peintre avec la même force que la longueur d'un point de couture exhibe le geste de la couturière, et sa longueur égale à celle du point.




Ils sont indissolublement liés, non seulement dans l'exactitude de la mesure, mais encore dans la chronologie de la réalisation. Comme je le disais ici :  en voyant un ouvrage de couture, on sait que la couturière n'a pas pu ne pas passer par les étapes correspondantes.

Nos corps entrent donc en correspondance dans l'espace, par la mesure des gestes, mais également dans le temps, par l'ordre de leur enchaînement.

Cette fiction (au sens de quelque chose qui a été créé) est une pièce de réalité que nous partageons, même si rien ne nous garantit que le centimètre de fil que nous voyons est le produit d'un geste de la couturière qui " dura " un centimètre. A l'échelle de l'humanité, c'est une bonne précision.
Cela me rappelle Farrugia (?) qui disait que si Einstein et Gandhi se rencontraient, il n'auraient peut-être pas beaucoup de certitudes en commun, sauf une absolument sûre, c'est que Superman est Clark Kent.

L'art textile témoigne autant du faire que du fait, là où notre tradition dévalorise le faire, le renvoie à l'ordre de l'approximation, de l'hésitation, de l'apprentissage, du trait de construction qu'il faut gommer.
Or la caresse de la main sur le papier, toutes ces sensations que le corps chérit, et qui font que l'artiste leur sacrifiera tant pour les conserver, au prix de sa santé et de sa vie, préférant la misère que d'y renoncer, qu'ont-elles de si précieux à nous dire ?

Alors, retour au corps et au cœur ?

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