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mardi 24 septembre 2013

Esprit, es-tu là ?

Je poursuis ma plongée dans l’œuvre de Lawrence Weiner,

Sinon je viens de commencer l'Art Impossible, de Philippe Dagen. Cela date d'une dizaine d'années, le temps de voir ce que sont devenus ses propos dilués dans la bière et le champagne londoniens.

Si on se dit que l'art admiré par ces gens a été produit pour eux, il faut admettre, en transposant le schéma, que nous, artistes de la campagne de France, promoteurs des idées de la décroissance, produisons avec nos oeuvres textiles un art qui correspond à cette catégorie de la population.

Nous créons donc les œuvres représentatives de certains individus prônant la décroissance en Bretagne en l'année 2013. Amusant. Et pas complètement déplacé. Après tout nous privilégions les matériaux naturels, et à aimons à représenter des fashion victims, les femmes opprimées...

Cela colle aussi avec notre tendance à revendiquer comme moyen d'expression les techniques traditionnelles, depuis le filage et le tissage jusqu'à la broderie. en suivant cette grille, c'est l'art du Larzac, comme on a celui de St Acheul, à peine plus âpre :D

Extrait de l'eau et transporté vers les étoiles

 Donc pour revenir à Weiner, plus je côtoie son œuvre et plus je suis étonnée de cette étiquette de " conceptual art", qu'il semblerait qu'on lui ait accolée. A juste titre, puisque ce qui est " passé dans l'histoire" ne peut plus être saisi autrement que comme un fait historique. Inutile d'en discuter la pertinence.


Mais bon, on a le droit d'en discuter en revanche les aspects archéologiques-du-savoir, à savoir ou bien c'est à dire ce que cela dit de la conception du " conceptuel" dans l'art, si tant est que le conceptuel dans l'art soit assimilable à la notion, ou pire à l'énoncé d' "art conceptuel", et beaucoup s'en faut.

Depuis, j'ai trouvé une interview au cours de laquelle Weiner semble dire à son interlocuteur que ce dernier " aime beaucoup " le mot de " conceptuel ", mais que Weiner, lui ne s'y retrouve pas tant que ça.

Mis sur l'eau en dessous des étoiles


Or donc disais-je l'art de Lawrence Weiner a côtoyé les plaques de fonderie des bascules pour les poids lourds dans les usines, des inscriptions de dimensions importantes en ferraille, des saignées dans la terre etc. il n'y a parfois rien de plus lourdement matériel que ses œuvres alors pourquoi serait-il  " conceptuel" ?

Peut-être parce qu'il est un des premiers à avoir franchi le seuil où il fallait plus, beaucoup plus de médiation. Où le discours devenait sensiblement une nécessité de l’œuvre et non plus un accessoire. Comme par exemple verser de la peinture, ou pourquoi prélever un morceau de lino.
Mais était-il besoin d'expliquer que les "many colored objects..."  concernaient aussi les briques de support du mur ?

Peut-être également parce qu'il y avait toutes ces idées associées à l’œuvre, et qu'il fallait les expliquer également. Comme par exemple que les gens emportent une partie de l’œuvre sous leurs pieds. Mais était-il besoin de dire que cela balisait la ville, et que cela renvoyait aussi à cet artiste qui promenait une grosse boule dans les rues de je ne sais plus quelle ville allemande ? Encore plus, sans doute.

Le geste de faire rouler une grosse boule, comme le scarabée, ça se passe d'explication. Mais il me semble que faire remarquer au spectateur tout ce qui se passe à cet époque, et comment l'art circule dans la ville et dans le territoire pour le baliser, c'est important aussi.

Donc conceptuel " avec objet", et non pas " sans objet", comme la manœuvre consistant à faire fermer le Louvre deux minutes plus tard, sauf à considérer que c'est le musée entier avec son contenu, qui est saisi en tant qu’œuvre offerte deux minutes de plus au public.



Cela me pousse à reprendre mon esquisse sur les catégories de relations de l'acte artistique * :

A - Les cercles de personnes : moi, les autres, le monde

B - Mon rapport au monde peut être appréhendé aussi via

  1. Les cercles de concepts :
  • La culture : ma culture personnelle (initiale, puis continue), insérée dans ma culture collective (initiale, puis de contact)

  • Liés à l'art : ce que j'assume / ce que je n'assume pas (consciemment ou inconsciemment dans les relations :

         - avec les artistes passés, les œuvres passées (avec ou sans objet), les courants passés

         - avec les institutions artistiques (marchés, prescripteurs, institutions, structures d'éducation)

Mon rapport aux courants passés l'est en fait à leur instance présente, ce qui les rattache non plus seulement au monde, mais à moi-même, puisqu'ils peuvent aussi être appréhendés via mes rapports :

- personnels à mon œuvre : à l'objet (présent ou absent) créé, à ses conditions de création, à mes obédiences conscientes et inconscientes, à mes rejets conscients et inconscients.

Il me faut maintenant voir comment ces conditions fonctionnent sur la création de divers moments de l'art. Commencer peut-être par baliser avec de gros repères, puis affiner.

Mais bon, je n'aurai pas trop le temps. Je viens de mettre la main sur une collection de BAM des années 90, et je vais me faire une autre plongée là-dedans.

* Lorsque j'opère ces découpes, elles sont signifiantes. Avec le temps, lorsque je reviens dessus pour les publier, j'ai la sensation étranger d'un " coup d'épée dans l'eau". Non pas qu'elles ne soient pas pertinentes, et lorsque je les reformule, elles fonctionnent encore. Mais en fait, une fois le livre refermé, l'eau se referme.
Je n'ai rien ouvert de définitif; rien séparé.
Certes, tout cela est vrai, et alors ? Sur la réalité, c'est inopérant.  Enfin disons, inintéressant. On s'en fout. Donc je le garde sur l'étagère des performances. Ah ah.

jeudi 19 septembre 2013

Yoga par ci, yoga par là...

La position des Trois Mauge.



 Quand je disais " Le sang a forme d'homme, on ne peut le nier", je voulais dire ceci :


 Et c'est indéniablement la même structure de pensée qui a présidé à la construction de cela :


 La position des " 3 Mauge " reste valable quel que soit le support et le type de représentation.

mardi 6 août 2013

Chounette, le retour de l'art contemporain.

Je l'avais entendu sur Fc à propos d'Alias Ali, j'ai retrouvé son blog par hasard, à Frédéric ROUX.

A propos de retour de l'art contemporain, je regrette d'avoir raté ceci à l'époque. Cela fait toujours rire, mais c'est meilleur quand c'est frais. On doit en trouver cet été, ça me donne envie d'en ouvrir une collection moi, tiens.

Où les (presque) baleines vont mourir

Là je n'ai pas fini de souffrir

Entre les biscuits et la fin de la grossesse,
Au près serré le long de la chute
J'hésite à tirer un bord.

Commençons.

Tobie le psychanalyste éternel, et Ichtya le finisseur de noyaux.




Du champ du gré
Au Luxembourg, seuls pourront se parer de ce titre ceux à qui le ministère aura délivré la patente.

Tenir encore 7 jours après la mort (Avec la mort)

Avant que je manque à la famille.

J'ai les genoux serrés dans la chaleur

J'ai reconnu le retour.

L'éternel a quatre pattes.

Voir le chemin tracé par le chant qui guide dans le bruit du chaos.

La main sur la rampe, je vois le sentier disparaître dans les vieilles ronces.

J'hésite à m'y engager. Mais le soleil est bas sur l'horizon. Bientôt, si je veux faire les premiers mètres de jour, ce qui serait plus prudent, il faudra choisir.

mardi 30 juillet 2013

Matin d'orage, magic garden



Après l'orage du matin, nous voilà partis sur le chemin derrière la maison.


 

Quelques fleurs solitaires accrochées au pignon. Comme elles je suis seule au milieu de tous. Des fleurs du genre à s'accrocher derrière l'oreille, mais elles sont trop haut.

Et là, tapi derrière l'allée des perles blanches, et on se mouille partout pour y aller, tant tout est encore plein de gouttes, le paradis inattendu, explosion d'hortensias blancs.



Un petit faune et sa flûte nous accueillent dans un des carrés.


Et celles là, elles sont magiques. Quatre pétales blancs en losange, deux grands et deux petits imbriqués, et en leur cœur un minuscule pistil turquoise à défaillir. Tout un buisson de ces gemmes impalpables, éclatant sous le scintillement des gouttelettes.



Les voilà, dans un bouquet de leurs sœurs fanées.


Des petits bassins mangés par les mousses, l'air est doux, et on s'attend à voir une nymphe traverser le bosquet.

Je ne sais pas si ça se voit mais les rose et vert tendres de ces choses sont inimaginables de douceur.



Encore les hortensias.



Encore les fleurs magiques...


et un petit bonhomme, sans doute le gardien des lieux.


Il a bien fallu sortir du paradis pour aller dans un petit coin que les enfants appellent "le marais", et qui a lui aussi quelque chose de premier, une immobilité des eaux autour de pierres rondes...


Au retour on a retrouvé le sentier qui mène au Trou du Diable, brrrrr.


So many pieds de maïs, so few sentiers...

Après ces orages qui m'avaient presque épuisée, j'ai dû encore traverser une sorte de tempête de sentiments contradictoires. Bercée à l'unisson de cette belle émission, donc. Avec Stéphane Barsacq qui parlait de Cioran.

Un peu agacée tout de même par ce mouvement inconscient de l'animatrice l'empêchant de se détacher du politiquement correct qui veut qu'on à vende la vie et donc, " tout de même ", l'enjoignant de ne pas adhérer à ces idées de suicide, enfin, allons...

J'ai aimé quelque chose comme " ne plus avoir pour la vie qu'une froide mémoire et un regret poli". Avec la route qui défile, c'est parfait.

Bref, peu importe, j'étais seule. Encore dans le déchirement de la rupture, comme à chaque fois, la proie alors d'une solitude dernière. Clairement établie, par l'habitude, maintenant.

Clairement établis ces deux blocs que je considère de haut, perspective divine, et que je vis attachée par les poignets, entre ces deux blocs, suspendue dans le vide.
A gauche une solitude absolue, et pourtant vécue au milieu d'eux. Ils me sont étrangers. Phénomène bien connu..
Et à droite une solitude due à leur absence, et pourtant relative, donc, sélective. Sécative. La solitude de la fleur coupée.

Et deux autres blocs encore : Derrière, le manque, qui mord. Du domaine du sensible, du proprioceptif. Comme la faim ou la soif.  Et devant moi la liberté retrouvée.

La liberté conquise par cette lutte : avoir réussi à faire d'eux, au moins en partie, les étrangers qu'ils étaient par nature.
Le manque comme source de la solitude relative, comme un fil qui se distend infiniment derrière moi au fur et à mesure que la voiture roule et avance, enroule le film du paysage devant moi, que s'estompent les images de fleurs blanches, de leurs silhouettes disparaissant, s'effaçant des souvenirs de fleurs, devenus photos.

Je ne suis plus victime de ces quatre blocs, je les vois distinctement, je les isole, ils ne sont plus moi, mais seulement des composantes de mes émotions. Je peux m'y rouler à nouveau, à volonté. Mais pas trop car si une chanson d'amour me surprenait au milieu de la roulade...
Alors l'ombre me froisserait à nouveau comme une feuille de papier et me jetterait au feu, qui ne ferait de mon cœur  qu'une étincelle.

Un kilomètre après l'autre, descendre de la voiture. Puis il faudra mettre un pied devant l'autre, pousser la porte et parler.
Passer en un instant d'une solitude à l'autre. Celle qui ne permet pas de répit, sinon à rembobiner le film du jardin, et celle qui ne le monnaye qu'au prix d'une dilution en l'autre.

Lorsque mon pied se lève pour quitter mon théâtre intérieur, lorsqu'il se pose pour aborder à l'autre, entre ces deux instants, j'ai peut-être senti vaciller un moi, dans le choix que j'ai eu, ou pas eu.

Dans la décision de quitter un non-moi pour un autre, dans cette décision où je ne peux m'installer, seule brève sensation d'une absence aux deux modes de la présence à ce qui n'est pas moi, et fatiguée de retomber de chaque côté de la crête.

Pressée d'y retourner, sitôt les yeux fermés, pour y être enfin seule.

Et demain, tenter de me retrouver.

Construction du réel (comme dans "la construction de l'ennemi")

Cette émission (Laure Adler, France Culture) rejoint une autre, mais de cette dernière je ne sais si je l'ai mentionnée, qui parlait du déclenchement des révolutions.

On y disait comment un peuple peut supporter indéfiniment un état de joug ou d'esclavage, disons aussi longtemps qu'il ne s'est pas trouvé un idéologue pour mettre en formules cette souffrance, afin en quelque sorte de pouvoir la symboliser, la représenter dans la mise en mots.

On retrouve dans les propos de Slavoj Zizek, philosophe slovène, des commentaires et illustrations d'une idée présentée comme Lacanienne que le réel ne fonctionne (comme réalité) qu'une fois qu'il a pu être symbolisé. (J'ai parfois repensé au Paulhan des Fleurs de Tarbes).



On comprend aisément que ce mécanisme de construction, vu cette fois du côté de ses lacunes, de ses ombres provenant de la contre-forme, peut engendrer un déni de réalité.



C'est ici que grâce à ce que Lydie m'a dit des travaux de Kühn, je peux réintroduire la psychanalyse, ou plutôt le peu que j'en connais.


L'idée serait de dire qu'on peut transposer le modèle de la personne unique à un groupe social, et étendre le malaise du déni de réalité à une population, et une époque.


Dire par exemple que notre époque serait comparable à une période de guerre, si traumatisante que malgré les évidences que nous avons sous les yeux, celles-ci ne  forment pas pour le groupe social un "réel collectif", non intégré comme une réalité extérieure, cette distorsion générant un malaise grandissant et impossible à dissiper.

Comme un joueur compulsif qui s'endette, en pensant toujours se refaire plus tard, comme un mauvais commerçant qui s'entête en rêvant à des lendemains qui chantent, de même une mauvaise société refuse de voir les leçons à tirer de ses erreurs par peur des changements qu'il faudrait préparer, entretenant via ses media l'illusion toujours plus impossible à soutenir contre la réalité, que tout va bien, qu'il suffit de garder le cap et qu'on va s'en sortir dès que le vent de la chance tournera.

Ce qui explique qu'au lieu de pouvoir gérer les migrations dans une sérénité disposant de ressources, on se retrouve dans une situation de " pompiers", gérant les changements nécessaires par crises et révolutions.

Hélas ce n'est pas aussi simple car pour circonvenir le déni de réalité, faut-il de prétendre pouvoir définir ce que serait une " réelle réalité " contre laquelle la précédente ferait défaut.
Devant cet obstacle, je passe la main, et je ne conserve que ce questionnement de la validité des transpositions de l'individuel au collectif dans l'analyse. Ou pour être précis, de la pertinence de prendre le sujet comme unité de compte du groupe, étant donné le peu que nous connaissons du premier, et que nous n'analysons le second qu'en termes de langage.

lundi 24 juin 2013

Musique, danse, théâtre

J'ai entendu l'autre jour sur France Culture une émission sur le " Stride". C'est un style de piano des années 1920 développé aux USA.

Ce que je veux dire est que le pianiste était capable de jouer plusieurs versions, " à la manière de", et surtout, que lui et le journaliste tombaient d'accord pour dire combien on entendait dans cette façon de faire les accords, l'influence, d'un pianiste et compositeur précédent.

En ce qui me concerne, si j'aurais pu vaguement qualifier cela de " ragtime", j'aurais été bien incapable de rapprocher la version simple de celle comportant des fioritures, etc.

Il y a tout de même là quelque chose de fondamental dans la différence par rapport aux arts plastiques. Je pense que telle personne qui est incapable de nommer les peintres ayant exécuté deux Vénus peut montrer du doigt les similitudes visuelles entre les deux tableaux. Elle les voit. 
Les similitudes entre les deux morceaux, je ne les entends pas.

L'absence, dans mes billets, de mention à la musique, à la danse et au théâtre n'est donc pas due à un mépris dans lequel je tiendrais ces arts, mais à une ignorance crasse. Cela m'ennuie, compte tenu des hautes ambitions que mes propos ont vis à vis de l'art "en général", mais aussi du fait que le théâtre fut historiquement porteur des thérapies de groupes et autres expériences d'expression populaires telle que décrites dans cette autre émission.
Je vais tenter de combler cette lacune.



Après-midi de pluie

La dernière chose que j'ai faite dans un prince était de discuter les tarifs du gaz avec les producteurs.
Après, nous avons goûté, le prince était triste, j'ai pleuré.

Rêve de fin

Planant au dessus des pierres du temple, la femme du serpent ondulait doucement
Flairant notre présence aux interstices, absente en ses yeux rouges
Nous savions que son odeur de mort pouvait disjoindre les pierres si elle nous découvrait.

Au réveil, il faut poster les justificatifs de domicile avant midi, ou quelque chose dans le genre.

Tous les week-ends
A La Rochelle

Cela permet d'y léser aussi son torse

Etincelles abandonnées

N'ont pas suivi vent
Ne se sont pas déclarées chef
Échevelées filles
Devenues mes femmes
Mince ?

Théorie de la vilenie restreinte

Sarcastique onomastique
je, écho hébété
Rampante bête rousse au sillon avant l'orage
La beauté à l'état infime

Ton pochon gnomonique est tout flasque

L'on sature avant d'avoir atteint l'ossature
C'est cela de chercher, il y a des périodes de mou
Le silence dégénère et les deux font la paire.
Je me retrouve sans le sou à attendre qu'un lundi matin
Ou un lundi soir...
C'est trop dar, mais c'est trop tard
Qu'importe l'ultimatum, l'abolition et les complications
Ablations d'espoirs un jour ou l'autre
Ex-espoirs
Qu'importe l'humidité, dans les placards abandonnés
Apprendre à s'anesthésier, avant l'arrivée de la vérité

Un pas de côté, hors de chaque chrysalide
J'ai peur que cela ne devienne une marche, jour après jour
Une marche oxydée au bord des routes.
Et puis,
Couper à travers le sous-bois.
La vraie liberté, intranchable, qui filtre, la gorge, la faim

J'ai un sommeil de libellule par avance, je fais provision de rien
Je le dépenserai alors, libre de temps, ivre d'espace
Seigneur, éloigne...

mardi 18 juin 2013

Cet art qu'est vivre (Arrêtez la chèvre)

Je sais que je vais passer pour têtue, mais je tiens pour non fermé le débat ouvert par quelques milliers de voix, dont celle de Philippe Dagen.
Il ne s'agit pas de faire du vedettariat, mais de garder comme repère ce contre-chantre.

Le sujet, malgré son apparente simplicité, n'est pas si facile à maintenir. La flamme s'en éteint facilement, et l'on trouve peu de bretteurs, les rieurs tournant vite le dos pour vaquer à des occupations plus sérieuses, et les autres se braquant sur leurs positions.

On me dira que c'est de la conversation de café du commerce, et que c'est pour cette raison que les gens sérieux s'en détournent et passent à autre chose. Je ne suis pas d'accord.

C'est donc parce que suis une petite chèvre courageuse de M. Seguin que je vais affronter ce loup de nouveau. (Oui, je connais la fin de l'histoire).

Je ne suis pas d'accord, tout d'abord, parce que la plaie est béante sous nos yeux. Il suffit de taper " art contemporain " dans Google pour se trouver face à l'art press officielle d'un côté, et de l'autre à pléthore de galeries en ligne offrant à leurs ouailles un strip-tease gratuit.

Là est indéniablement une partie de l'art contemporain. Dans cet étalage proprement quotidien, qui va du dessin d'écolier à la jeune louve aux dents longues qui a déjà à 22 ans une liste d'expos et de partenariats longue comme mon bras, de San Francisco à New Delhi en passant par Genève et le Musée International du couvercle de camembert de St Rambert sur Montalembert.

Je ne me pose pas en tireuse de trait de l'addition, en synthétiseuse de quoi que ce soit. Je ne prends pas position, puisque je creuse.

Ceci dit, j'ai conscience de creuser en terrain glissant. Je sais qu'on va me dire que cela n'a aucune importance que ce soit de l'art ou pas, et pourtant il y en a que ça chagrine que le leur n'en soit pas (je n'en suis pas mécontente de celle-là...), il y en a qui vous disputent le droit de le donner aux autres (le titre) alors qu'ils affirment ne pas en disposer (du droit de disposer du droit de le donner (le titre, bien sûr))

Je sais qu'on va me dire que l'objet n'a aucune importance, c'est le chemin (je le professe moi-même, depuis les années 1950, dans les cuisines des commissariats de Berlin Est), et qu'elles me le diront l'aiguille à la main parce qu'elles ont " les doigts qui les démangent".

Oui, le problème est immémorial, immatériel, et même immoral (là, c'était pour la rime saxonne, j'avoue). N'empêche, mon argumentation est étayée de ce côté là aussi.

Je pense qu'avec tant soit peu d'indulgence, on ne m'objectera pas grand chose si je dis que les débuts de l'art (je réserve désormais les guillemets-pincettes aux cas désespérés), sont liés à l'émergence de ce on-ne-sait-dailleurs-toujours-pas-quoi, qui fit l'humain et ses mains sur les parois, mais en tout cas à la faculté d'objectiver. Quoi ? Quelque chose comme un espace entre soi et le monde, je ne sais pas.

Un peu facile, me dira-t-on, ce fourre-tout. La faculté de représenter, et de se représenter, parmi les autres, parmi l'avenir, le passé, et dans le monde.

Certes pendant longtemps (jusqu'à la Renaissance :), l'expression était liée au sacré.
Facile, tout était sacré.
Mais bon, ceux qui ont traîné leurs guêtres là-bas me comprendront, on ne peignait, on ne sculptait pas à l'époque d'Alta Mira ou de  Göbekli Tepe '"pour faire joli", je pèse ses mots en tonne de pierre (ce qui me fait penser d'ailleurs, au formes kolossales d'aujourd'hui, le retour des menhirs).

On peut adhérer à l'idée qu'il n'y a plus de conséquence aujourd'hui à sculpter un renard. Ni plus, ni moins de sacré. Mais le coyote est passé par là. Les années ont passé, les traces sont là, superposées, et il faut affronter cette réalité.

J'ai du mal à me satisfaire de ne pas affronter l'idée que cela ne sert plus à rien de sculpter un renard, mais surtout parce qu'il faudrait s'en satisfaire au prétexte que c'est moral. Ce qui explique que les gens se braquent.
Examiner la question du sacré est devenue taboue. C'est une belle victoire, et malgré les cris des offusqués, disons-le, c'est une belle victoire de l'idéologie marchande, du veau d'or.

Et pas que pour de triviales questions d'anticléricalisme ou de Juleferrysme. Ou qu'on a peur d'éveiller les raminagrobis qui grattent à la porte.

Parce que le sacré est une dimension d'adhésion individuelle, profondément mobilisatrice de l'être, qui motive des comportements passionnels et des engagements physiques violents. Déraisonnable, si l'on veut, mais qui fait peur au pouvoir laïc.
Or le sacré a été acheté en masse par les religions, qui en ont acquis 90 % du capital, le reste étant éparpillé entre des mains minoritaires, qui vont du sexe au jeu et à toutes les addictions.

Le libéral-consumérisme a réussi à tout arracher des mains des anciennes religions durant le Xxème siècle en glorifiant l'objet marchand, devenu objet de désir. Mais comme l'art résistait un peu, il a fallu le disqualifier par les tentatives que nous avons vu.

Il a fallu l'amener à se disqualifier. Pour cela, il fallait organiser le divorce entre le peuple et sa culture, faire prendre à l'art et à la culture deux chemins divergents.
Il fallait arracher des mains du peuple les techniques d'artisanat (non sans oublier de décerner à quelques acharnés un label de maison des artistes afin de les désigner au porte-monnaie des nantis en quête de reconnaissance sociale, comme on désigne le Juif à la vindicte populaire en soif de vengeance.)

Il fallait réserver la fabrication d'objet non plus à la main, non plus à la manufacture, mais à la machine pilotée par l'électronique, de façon à couper l'humain de ses pulsions créatrices (ce qui a malheureusement conduit, une fois les gens rendus malades par ce manque, à créer des chaires d'art-thérapie pour les leur revendre au sein d'un système de soins qui peine à se montrer dignes des objectifs confiés à ses " business units" malgré le dévouement des agents).
Tout cela, l'industrie l'a bien fait, elle s'est sagement acquittée de sa tâche.


Mais la loge de l'artiste étant désertée, il fallait d'autre part lui trouver un substitut. Il fallait bien perpétuer l'art-pour-les-riches, celui qui permet de montrer aux autres qu'on a acheté cher un vêtement ou une voiture.

Les vedettes des années 70 exposaient des pneus géants qui ne feraient plus lever un sourcil aux gens que ça n'intéresse plus de circuler dans cet " environnement". Mais peu importe. Il faut un objet qui serve de support à la transaction, à l'échange de fric.

Alors l'art, être-Hydrargyre, s'est enfui par les interstices. Il leur a filé entre les doigts. Il est parti dans le conceptuel et la performance. Les villes peuvent se les offrir, ou se les faire prêter, à l'occasion.

Jusqu'à l'implosion ? Et pourtant, ça continue. Il suffit de taper " art contemporain dans Google " etc. etc. Ils continuent. Qui ça " ils " ?

Tout ceux qui éprouvent le besoin de produire, ne serait-ce qu'en étant, quelque chose de différent ou de nouveau. De ne pas laisser les choses en l'état.

Et je les accueille tous. Je veux les faire tous entrer dans l'Arche, comme Noé. Depuis justement le dessin d'enfant jusqu'aux oeuvres kolossales des expositions monumentales.

Les convoquer tous, pour éviter l'ornière de la question :" pourquoi faites-vous de l'art", parce que l'important c'est bien sûr pourquoi en faites vous et surtout, pourquoi le faut-il, pourquoi cette urgence, pour éviter de les séparer par là, par ce mot d'art, pour les avoir tous, au contraire, justement dans une exhaustivité maniaque, pour être sûr que personne ne manque à l'appel, avant de quoi ?
De commencer à ...
Les classer. Pas vraiment intéressant, quoique... Puisque j'ai déjà décrété qu'ils étaient tous à l'intérieur de l'art, du bon côté de la barrière. " Toutes les versions sont possibles, et elles se valent toutes", c'est devenu un lieu commun de la pensée magique du temps.

Si le processus créatif est un geste vers l'autre qui tandis qu'il s'effectue, en appelle à la dimension du sacré, c'est aussi, rien de compliqué là dedans, pour en récuser la version marchande, mais dans sa dimension sociale pure, c'est à dire de ce qu'il est convenu de fournir d'utile au groupe.

Avant de commencer à réfléchir, je vais donc peut-être engranger de la matière, et voir ce qui émerge. Demander à des gens de répondre à la question : "POURQUOI faites vous cela ? "

Évidemment, la difficulté va consister à les empêcher trop de facilité, à ne pas leur permettre des réponses faciles.

Liste des réponses faciles :

Je ne sais pas
Parce que j'aime ça
Parce que c'est joli
Parce que ça me fait du bien
Parce qu'il faut faire bouillir la marmite
Parce que j'ai toujours été fasciné/passionnée par les problèmes de géométrie/couleur...
Parce que ma mère/ mon père était peintre/géomètre et qu'il m'a donné le goût des petits pois/boulons...

Donc, je me mets en mode sondage, et je reviens.