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dimanche 15 septembre 2019

L'amitié de Judas IV

L'idée,  dans cet opus de la série,  est d'en venir à ce qui lui donne son titre, à cette idée que l'amitié de quelqu'un qui a été retourné est plus dangereuse que celle d'un adversaire " d'origine". Ceux qui professent une opinion tandis qu'une partie de leur inconscient sait qu'ils sont de mauvaise foi, et qu'ils le font par peur de déplaire à leur entourage, sont bien plus dangereux que ceux qui y adhèrent de bonne foi.

Le derniers ne demandent parfois qu'à être dessillés, là où les premiers s'accrocheront à leur credo par peur de déplaire et désir de bien faire. Voilà pourquoi je préfère un imbécile antisémite à qui il ne manque qu'un peu d'éducation pour redevenir normal, à ceux qui véhiculent le slogan par conformisme pour dorer leur blason, et se satisfont de cette caution pour nous laisser là avec le vrai problème.

Parce que le vrai problème, c'est les millions d'enfants que nous avons devant nous dans les salles de classe, c'est de leur faire faire leurs humanités pour qu'ils soient des hommes accomplis,  et qu'ils ne nous donnent pas encore une génération à 25 % d'antisémites, ça c'est le vrai problème. Cela marche comme pour le racisme.



Prenez une cité pourrie, habitée par des gens qu'on force à la promiscuité, genre les HLM construit par les promoteurs pour faire fortune au mépris des inévitables conséquences de leurs actes. Inévitables dérives et incidents de frontière. Les gens de terrain remontent : " Il y a des problèmes dans les quartiers où l'on a fait en sorte que trop de pauvres de différentes cultures entassent leur misère ".
Les bien-pensants s'écrient "Je ne peux pas vous laisser dire sans réagir dans le pays des droits de l'homme que les immigrés posent des problèmes, c'est de l'islamophobie, touche pas à mon pote, et remets la poussière sous le tapis, sale raciste".

Ok, on remet la poussière sous le tapis, au bout de 10 ans le tapis prend feu, au bout de 20 ans, l'AFD vrai raciste vilain populiste prend le pouvoir malgré le "cordon sanitaire". Qui a amené les fascistes au pouvoir ? Ceux qui voulaient irriguer les territoires de moyens suffisants pour donner aux gens les moyens de vivre dans la dignité, ou ceux qui les ont fait taire à coups de slogan anti-racistes pour continuer à s'en mettre plein les fouilles au dépens des pauvres ?

Et si ces gens là ont agi ainsi, c'est parce qu'ils sont persuadés que ça ne sert à rien de mettre du fric dans les banlieues. Et s'ils pensent ainsi, c'est parce qu'ils sont sûrs qu'on peut toujours passer une fortune à éduquer un nègre, ça ne sert à rien, il continuera à voler la nuit pour dormir le jour.

Et vous mes amis bien-pensants, cela fait des décennies que vous cautionnez le discours de ces salauds, parce que cela vous donne une bonne image de vous-même, surtout dans vos belles maisons de banlieues de riches. C'est pour cela que je dis que votre amitié est celle de Judas. Je préfère un inculte qui s'ignore qu'un Tartuffe passé par le reniement avant de hurler avec les loups

 Bon, ben ça c'est plié. Une bonne chose de faite. Maintenant, on va pouvoir passer aux choses sérieuses, à approcher du cœur du réacteur .Le cœur du réacteur, ce qui à mon grand étonnement "marche", comme je le disais ici, c'est cette période d'interaction entre l'individu et le groupe. Il va y avoir circulation entre les deux : le groupe va instiller ses valeurs dans l'individu, le "retourner", et le renvoyer dans ses foyers, persuadé que ce qu'il professe est non pas une valeur du groupe, mais son opinion personnelle. Il va ainsi grossir les rangs du groupe, persuadé que ce qu'on lui a inculqué est une opinion, par là qu'il détient, en tant que pourcentage de la majorité qui règne en démocratie,  justice et bon droit de faire valoir par la force ce qui n'est que coutume locale et qu'il prend pour vérité universelle.

Eh oui, réfléchissons un instant, il en va ici de même que pour le cas de l'échantillon du placebo contre le cancer. Mettons que sur un groupe de 100 personnes au hasard, 40 développent un cancer. Si vous faites partie d'un groupe de 100 personnes qui, ayant pris un placebo censé empêcher la survenue d'un cancer, présentent une différence notable, par exemple 20 personnes seulement développent un cancer, il faut bien, à un moment ou un autre, que ces personnes soient instanciées.

C'est à dire, mettons vous, une personne qui devait développer un cancer, et ne l'a pas fait à  cause d'un placebo.

C'est avec cette image que je fais un parallèle pour dire qu'il faut bien des personnes pour instancier les valeurs du groupe. Chez certaines personnes au moins, ces valeurs vont devenir des opinions, voire des convictions, voire des pièces de construction.

Ce que j'appelle ici des pièces de construction, c'est une valeur de groupe à laquelle le sujet va s'identifier de façon si forte qu'il va se construire sur cette valeur, comme une poutre de réemploi passera de la charpente d'une maison à la toiture d'une grange. Avant que le sujet se mettre à choisir parmi les options qu'il pense être des opinions, un certain nombre de possibilités ont déjà été bloquées, et ce fut fait, bien évidemment, au sein des couples de valeurs.

C'est entre autres arguments une raison pour laquelle on peut dire que les structures sont imbriquées. Un couple de valeurs est imbriqué dans un autre. Par exemple, il est bon de penser qu'on peut, ou pas, avoir telle pratique sexuelle avec des animaux. Ce couple de valeurs se situe au sein d'un autre, qui est qu'on doit avoir un avis sur les pratiques sexuelles en général, celles qui sont permises ou pas. Un jeune Juif peut-il s'accoupler avec un bouc dans une baignoire de lait de chèvre est par exemple une question sur laquelle plein de gens vont se sentir concernés alors que franchement, on n'en a rien à foutre.(1)

Par ailleurs, y a bien entendu un feed-back entre les opinions personnelles et le consensus : une fois persuadé que ce qu'on lui a dit de penser est son opinion, le sujet n'aura de cesse de professer cette opinion en la répétant comme un canard le bec en l'air toute la journée à qui veut l'entendre, donnant aux assemblées humaines, depuis une réunion de famille jusqu'au parlement européen, cet air de basse-cour bretonne. 

Le sujet va examiner le groupe ou la classe qui pourrait lui rendre les plus grands services, lire ses opinions et les répéter. Enfant, ceci se produit avec les parents. L'enfant, jusque très tard quand ce n'est pas toute sa vie, répétera inconsciemment les schémas mentaux de ses parents, ceci est connu jusqu'à la moelle. 

Ce qui est moins connu, il me semble, c'est ce fameux sentiment que je qualifiai d'engagement, une sorte de libido qui fait que le sujet "croit à ce qu'il dit", et pense que son cancanement constitue position. Une fois de plus, c'est non seulement le système de valeurs qui est ici véhiculé puis cautionné, mais sa réalité même.

C'est là que le truc devient dément. C'est à dire que la réalité des structures constituées par les valeurs sociales imbriquées d'une part, et la réalité des structures linguistiques imbriquées formant individu d'autre part se regardent de chaque côté du miroir comme deux choses dont aucune n'existe mais dont chacune tire son existence de l'autre, en pensant qu'elle est l'autre, ou plutôt que l'autre est son reflet.(2)

C'est ce qui donne ce double sentiment qui apparaît comme une donnée immédiate de la conscience pour mieux disparaître au moindre examen, que nous, en tant que réalité, examinons une seconde réalité, la réalité extérieure.

Seuls les handicapés mentaux font exception à ce schéma, et c'est pourquoi seuls les soignants psy ont accès à cette vérité extrêmement déstabilisante, qui les rend si humains, mon chou : Ce que nous, chacun de nous en tant que conscience individuelle, regarde dans le miroir, ce n'est qu'une instance de la réalité sociale globale dont nous sommes issus, comme un terminal Wyse qui regarderait son schéma réseau dans l'écran et dirait "C'est moi", oubliant le fil qui le relie à la masse logicielle dont il n'est qu'un reflet sur un fragment d'écran.

Parce que les handicapés mentaux ont échoué justement à construire ce moi, ce sujet persuadé qu'il est, qu'il possède une étincelle de vie indépendante, parce qu'il exécute le programme commun de la gauche, lequel se décide partout et nulle part, dont la périphérie est l'humanité entière et le centre chacun de nous, et qui est, en tout et pour tout, l'univers. Ceci, il faut bien vous en convaincre : ce que vous voyez à travers vos microscopes et vos télescopes, ce n'est rien d'autre qu'une version améliorée de ce que voient les écoliers lorsqu'ils admirent le plafond d'un planétarium : vous regardez l'état de vos connaissances.

Ou plutôt un morceau de nous regarde l'état de nos connaissances. 

Les handicapés mentaux échouent à croire en ce qu'ils voient, sans doute, à un moment de leur existence. Pour certains du moins, c'est à ceci que servirait le stade du miroir de Lacan. Ce n'est pas un simple miroir, dans lequel le poupon découvre son image. En fait c'est une image de cela que Lacan a forgée, s'amusant comme souvent de la confusion des porcinets lappant les reliefs du repas dans la joie.

Ce que l'enfant découvre, il l'a dit d'ailleurs, c'est son image vue par les autres, qu'il n'existe que dans le regard de l'autre. Mais ce qu'il voit, lui ce n'est que le monde des autres, dont il n'est qu'une excroissance. Il cherche dans le regard de l'autre une confirmation qu'il est détaché du reste. Visuellement, c'est vrai. Mais psychiquement, c'est faux, nous sommes plus rattachés aux autres qu'un ordinateur avec ses fils, au reste du bazar. Le cordon n'est jamais coupé. 


(1) Le problème des valeurs sexuelles est imbriqué dans celui des choses au sujet desquelles il faut avoir un avis (et le bon) exactement comme vous êtes imbriqué au sein de votre famille, c'est à dire que votre fonctionnement doit être pensé dans ce cadre.
Ce qui signifie deux choses. La première est que cette prise en compte est nécessaire pour comprendre vos agissements : vous mangez à midi parce que vos parents mangeaient à midi. Si vous mangez à 13h, c'est sans doute dû à l'influence d'une autre sphère dans laquelle vous êtes imbriqué (épouse, belle-famille..) et la seconde est que vous êtes toujours imbriqué dans ce cadre (vous y allez le dimanche midi).
Le symétrique de la première est que vous pensez que vous avez telle opinion alors qu'en fait vous l'avez parce que vos parents l'avaient, et si vous pensez différemment, c'est que vous avez épousé celle de votre femme pour avoir la paix, et le corollaire de la seconde c'est que vous avez toujours pour partie comme horizon des possibles celui que vos parents vous ont légué.
Ce que vous prenez pour votre être, le " Je " du "Je pense que", est comme un bibliothécaire qui va chercher les ouvrages à la demande. Vous n'habitez pas chez vous mais dans la bibliothèque de vos parents. Si je me présente à votre bibliothèque, vous allez ouvrir la porte, je vais déposer une demande avec marqué "Avoir des rapports sexuels avec un bouc" et ceci est bien une cote. Vous allez prendre cette cote, parcourir les rayons, et trouver un ouvrage intitulé "c'est pas bien".
Vous allez revenir et produire cet ouvrage. Ainsi vous aurez effectué la bonne restitution. Là où c'est le plus fou, c'est que c'est du fait d'avoir rempli cette mission correctement que vous tirez votre sentiment d'exister. Je sais, c'est fou.


(2) Ainsi la réalité de ce que je vois dans le miroir, c'est un monde où les riches exploitent les pauvres, où les amants tuent le mari pour pouvoir enfin faire l'amour tranquillement le soir sans avoir à fournir d'excuse, et où on adore le chocolat et la noix de coco. Mais ce que je pense voir, c'est un individu, ou plutôt justement quelque chose ou quelqu'un qui n'est pas indivis.
Ce que je vois en réalité, c'est une indivision, une communauté de moyens. Je vois un monde de profs qui m'ont appris à parler et à penser. 

Mais ce que je pense voir, c'est une bulle qui a gagné sa liberté, une unité autonome qui regarde un autre monde, dont il peut s'éloigner ou se rapprocher à volonté. Faites des expériences genre la caméra invisible sur le changement de réalité, et vous verrez comment quelqu'un devient fou en une minute.

Ce que le miroir voit en moi, de l'autre côté du miroir, c'est un individu à qui l'éducation a donné une autonomie de conscience, et qui veut maintenant discuter d'égal à égal avec le pouvoir qui l'a créé, et ce qu'il pense voir, c'est une partie de son corps qui doit obéir pour servir ses valeurs, comme un doigt ou un bras.

Aucune des parties n'existe réellement, puisque chacune n'existe que par le reflet de soi qu'elle voit dans l'autre. Je tire le sentiment et la certitude du fait que, lorsque je regarde un miroir censé donner la réalité de mon côté, j'y vois un individu libre. Mais je ne vois que ce que je veux y voir. En réalité, de mon côté du miroir, au desssus du siège, comme de l'autre côté, il y a des cordes. Du vide, des quarks, des champs et des cordes.Ce que je vois, c'est le film auquel je crois. 
C'est pour cela que les handicapés mentaux ne voient rien dans le miroir, car il ne tirent pas de sentiment d'existence de ce qu'ils voient, puisque la seule chose à voir dont on puisse tirer sentiment d'existence, c'est le fatras de règles d'interprétation que l'éducation nous a enseignées, et qui, mises ensemble, forment si bien un mikado qu'on dirait un monde. 

Je n'existe pas, et pourtant, je suis persuadé que j'existe car je vois mon double dans un miroir. Je vois un reflet et je pense que c'est moi. Ce reflet, c'est un hologramme forgé et porté par l'édifice mental qui repose dans mon esprit. C'est comme dans Starwars. Lorsque la princesse machinchose avec les macarons s'adresse au prêtre yogi truc machin, elle n'existe pas, mais son image tremblotante tire sa certitude d'exister du fait qu'elle s'adresse à une personne censée exister quand le message sera joué. 

De même pour nous. Notre éducation nous a donné suffisamment d'outils psychiques pour construire un monde réel, ce qui nous permet d'y projeter notre moi tremblotant comme une petite silhouette de cire animée sur les parois de la grotte, ou même de l'y poser comme on pose un Jésus dans la crèche à la fin, justifiant la construction de la crèche du début. Par la téléologie divine, nous avons trouvé le moyen d'inclure le Temps dans l'Histoire, ce qui avait été esquissé dans les théogonies. 

Cette conquête de la croyance en la réalité, en sa propre réalité, en soi comme élément d'un monde vers lequel on ira, mû par l'engagement, conquête permise par l'éducation, intercession d'un groupe dont on se détachera peu ou prou en fonction de la liberté donnée au sujet par cette même éducation, voilà l'incroyable aventure qui arrive à ce moment même à des centaines de millions d'enfants de par le monde. 

Mais il y en a parmi eux un petit groupe, le groupe de ceux qui ne croient pas à l'histoire. Et pour cela, nous devrions chercher à modifier notre récit, pour les amarrer d'une autre façon à notre groupe, au lieu de les laisser dériver au fil du fleuve. Je sais que je plaide pour le moins intéressant et le moins rentable des groupes sociaux. 

Les handicapés physiques ont au moins ceci de sympathique qu'on peut les foutre au boulot. Ils adorent, tout le monde adorent, ça rentre tellement dans la belle aventure de se tuer au boulot dont les héros de cette fin de siècle sont pétris (oui, nous sommes encore dans la fin du XXème siècle). Les mentaux, eux ne servent vraiment à rien. On les montre toujours comme des bêtes de foire dans les émissions de télé réciter par coeur les monuments de Rome, et parfois même ils sont à la mode, on s'arrache leurs textes. Cf. Babouillec.

Espérons que cette mode s'enracinera et sera transformée en un mouvement plus profond et plus ample. On a tout et tous à y gagner. Voilà, c'est ce que je voulais dire.



mardi 3 septembre 2019

L'amitié de Judas III

Dans un précédent article, nous avons vu que l'organisation de la misère des gens par les méthodes de management relève du même esprit que l'anéantissement d'un peuple avec méthode, comme perpétré par les nazis. Zoomons un peu, à fin de montrer ce qui se passe aujourd'hui.

Tout a commencé par la Révolution Française (1), organisée par la bourgeoisie pour prendre la place de la noblesse et du clergé en tant que récipiendaire de l'impôt. Sois prêtre si tu veux, noble si tu veux, universitaire si tu veux, mais pauvre, tel sera désormais le mot d'ordre. Vous prenez le reste : esprit, idées, savoir, ça ne nous intéresse pas, mais le pognon, c'est pour nous les beaufs, par ici la monnaie.

Le progrès technique favorise l'accroissement rapide de richesses, son accumulation et sa concentration. Ce dernier trait mérite qu'on s'y attarde un peu, comme le signale l'émission post-citée. En effet, ce que la révolution industrielle a de particulier, c'est qu'elle est dissymétrique dans son action de bénéfice et de ravage, à la différence des courants de prospérité précédents.
Avant, si une région s'enrichissait, c'est à peu près au même échelon qu'elle dépérissait. Un marchand de draps ne pouvait pas aller chercher son tissu à l'autre bout de la région. Et s'il mourait, c'est à l'échelle du village que l'impact se faisait sentir. Un paysan ne pouvait pas cultiver le lin à 150 km de chez lui, et une récolte gâtée profitait au voisin, bref, on fonctionnait en douceur comme toutes les machines où la puissance est distribuée. 

Avec l'industrialisation, c'est différent. Si on installe une filature dans une ville, cela donne du travail à un faubourg, mais on ruine les tisserands de toute la région. Le bénéfice profite à 150 personnes, la catastrophe en ruine 3000. 

La richesse ainsi concentrée en quelques mains, le patron et son outil, l'usine, vont pouvoir continuer leur œuvre de destruction. Plus ils seront riches, plus ils achèteront de grosses machines, qui ruineront les artisans de toute la région, ce qui les rendra encore plus riches, donc capables d'acheter des outils qui transforment les hommes en esclaves servants de la machine, sans que ces derniers puissent trouver du travail chez les artisans, disparus tués par la manœuvre d'assèchement du territoire.

Comme j'ai eu l'occasion de le dire, tout cela est bien décrit dans ce numéro d'Entendez-vous l'éco, https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-leco/le-spectre-de-la-recession-34-1848-de-la-recession-a-la-revolution consacrée à la révolution de 1848.

Une fois le pays transformé en désert, les campagnes en dortoirs, l'exploitant n'a palus qu'à fournir moyennant crédit une voiture à l'ouvrier pour que l'esclave puisse venir laisser cette dernière sur le parking toute la journée. Ainsi a-t-on, à la charnière entre le XIXème et le XXème, cette période incroyable, qu'on peut caricaturer par le couple imaginaire du baron de Mortagne, admirablement dessiné en creux dans les adaptations télévisées des contes de Maupassant, par exemple. 

Le baron boursicote vaguement, déjeune avec un ami président du conseil, parfois se rend aux aciéries dont il est propriétaire, passe à son club l'essentiel de ses après-midis, et rentre chez lui avant l'Opéra ou une réception, pour se changer. Son hôtel particulier lui vient de sa famille, et sa résidence de campagne dans l'Orne de sa belle-famille, des négociants enrichis dans le commerce de bestiaux.
Son usine lui rapporte un joli paquet de fric, comme celle de son beau-père, ce qui lui a permis d'acheter voitures et chevaux. Ils ont de la belle vaisselle, de l'argenterie et des rideaux. Les toilettes de la baronne coûtent plus que les gages des domestiques.

Ou alors c'est l'inverse, ses parents ont ruiné les artisans du tissage sur toute la région, leurs filatures prospèrent aussi, et sa femme est une Bernardin de St Pierre. Mais le schéma demeure. Cette période a été l'un des fleurons de l'humanité en termes de raffinement, et de barbarie. Derrière les opéras et les pâtés fins, il y avait des millions d'esclaves qui préparaient la grande accélération industrielle du XXème qui allait achever notre civilisation.

Pendant deux générations, ce qui est très bref dans l'histoire de l'humanité, la noblesse s'est alliée à la bourgeoisie industrielle pour additionner les terres et le fric, et donner aux héritiers blindés de thune des châteaux de famille où passer les vacances. Même phénomène en Allemagne.

Mais la lune de miel des riches ne fait pas le bonheur des peuples, la preuve, les deux guerres nécessaires pour remettre les pendules à l'heure et faire comprendre au capitalisme que son salut était dans la création d'une classe moyenne, une couche d'huile où la petite-bourgeoisie pourrait se serrer les coudes en propageant vers le bas les valeurs de la France qui se lève tôt, comme le fromager des marchés : sacrifice, sacrifice et sacrifice. Se lever tôt et travailler dur pour gagner peu, voilà l'idéal qu'ils devraient inculquer à leurs enfants afin que la couche du dessus puisse se lever tard et vivre comme au bon vieux temps.

Il fallait aussi une couche intermédiaire dans l'industrie, pour les contremaîtres, garde-chiourmes, chefs de service, chefs de ceci et de cela, qui acceptaient de propager le modèle en dénonçant les feignants, contre l'espoir d'une augmentation ou d'un coup de pied au cul.

On a ainsi créé une sorte de noblesse de l'esclave : "l'ingénieur", et on lui a créé une couche : la "maîtrise". Cette dernière a été appelée " l'encadrement" lorsque sont apparus dans les années 70 les " cadres", c'est à dire des postes servant aux fils de bourgeois à continuer de profiter de privilèges (salaire, restaurant, voiture de fonction...) alors qu'ils ne maîtrisaient plus rien et ne servaient à rien.

Ainsi se sont créés les départements des études, du marketing, gens inutiles et qui ne faisaient rien, mais il fallait bien éponger les bénéfices. Alors on les payait 5 fois plus que ceux qui faisaient le boulot, mais n'avaient pas accès aux feuilles de paye.
Les comptables et autres chiens de garde de l'ordre établis n'en disaient rien, et tout le monde trouvait normal que le Directeur gagnât un fric monstre, aussi normal que les courtisans ne trouvaient rien à redire au fait que le roi se servît en premier à table.

Bref, je ne vais pas vous refaire le tableau de cette idylle que furent les trente glorieuses, si ce n'est bien sûr pour souligner ce qui m'intéresse, c'est à dire la transition vers la nouvelle phase. Après sa mise en spectacle, il fallait organiser quelque chose de nouveau. La mise en spectacle de la société, résumée par Voyer sous le nom de "société du spectacle", et non en référence à panem et circenses comme on le trouve, est la représentation, organisée par certaines classes de la société à destination de tous, de la société elle-même. C'est une représentation faite par la société et pour la société.

Le but est que les autres classes de la société, mais celle des organisateurs aussi, pourquoi pas, prennent le spectacle présenté pour l'activité réelle de la société.
Prenons l'image d'une école dont les élèves organiseraient un spectacle où ils portent des seaux d'eau tirés d'un bassin magique, seaux qu'ils versent dans un bac où d'autres élèves broient de la poudre. Une sorte de dragon femelle tourne autour du bac, lui jette un sort, et d'autres élèves sortent des pierres grises du bac, et forment avec ces pierres des murs et des routes.

La réalité, c'est que l'école a mis en place l'exploitation de ses élèves pour produire des parpaings de béton au lieu des les éduquer. La mise en spectacle de cette réalité est un conte où les habitants d'un pays fabriquent des pierres avec l'eau d'un lac magique, gardé par la fée Nature, tandis que le dragon Économie, lorsqu'il ne dort pas, empêche par fois la fabrication des pierres, ce qui plonge les gens dans la misère.

Je caricature, mais en gros, l'idée est là : faire croire aux gens que l’Économie, la Nature, sont des divinités que nous devons apprivoiser pour continuer à prospérer, au sein d'un monde enchanté, où l'unique but est de fabriquer un château enchanté et de passer à la télé pour gagner de l'argent. Le but est que les gens prennent ce spectacle pour la réalité, alors que la réalité, c'est que les règles du jeu sont établies pour et par les organisateurs, en vue d'exploiter les gens et de leur ramener de l'argent.

C'est la mise en spectacle, et tout le monde y croit. Les gens pensent que s'ils sont dans la misère, c'est non pas qu'on a fait des lois pour la répartition des richesses, mais plutôt que la déesse Économie est fâchée, ce qui est mauvais pour la croâssance et l'emploâ, et qu'il faut s'attirer le retour de ses bonnes grâces, et pour cela, travailler gratuitement la nuit.Ils croient au propre spectacle de leur vie, mis en scène par leurs exploiteurs.

Pour éviter que les gens ouvrent les yeux, voient la réalité de leur exploitation et reforment un seul corps social, il faut sans cesse le fragmenter, en les dressant les uns contre les autres, à l'aide des valeurs. Il faut dresser les shiites contre les amals, les turcs contre les druzes, les socialistes contre les supporters de Toulouse, les homophobes contre les royalistes, peu importe, tout le monde contre tout le monde, afin qu'ils s'empoignent et pensent qu'ils défendent leurs valeurs, c'est à dire ce qui est bien.

Croyez que les gens qui font de l'implantation d'ovules se foutent pas mal de ce que vous pensez. Ce qui les intéresse c'est que le secteur des healthtech attire des investisseurs et rapporte du pognon. Croyez bien que les gens qui vous parlent du plateau du Golan n'ont strictement rien à foutre de qui y habite, du moment que ces derniers leur laissent exploiter le pétrole.

Et pendant ce temps là, vous vous empoignez sur la GPA et les antisémites, ça vous occupe et ça vous évite de regarder le gouffre vers lequel ces gens là vous emmènent depuis 1789, et encore plus depuis 1848. Ils vous font crier et donner votre avis sur les slogans homophobes, pendant qu'on vous nique vos services publics, qu'on privatise la santé et les transports publics que nos pères ont mis si longtemps à bâtir.

Regardez à quoi pensent les jeunes aujourd'hui : à trouver les 4 euros pour prendre leur bus, alors que les transports devraient être gratuit pour eux depuis longtemps. Et vous croyez que ce sont les actionnaires des sociétés de bus qui vont les leur donner ?

Ce sont vos enfants que vous avez livrés au capitalisme, en détruisant les services publics, imbéciles. Si on avait poursuivi l'oeuvre, aujourd'hui les jeunes monteraient dans un bus sans s'occuper de billet. Au lieu de ça, pour payer moins d'impôts et vous acheter une grosse télé, vous les avez livrés aux exploiteurs, crétins.

C'est là le problème de la démocratie, c'est qu'on ne peut attendre du peuple qu'il se comporte correctement que si on l'éduque. Le capitalisme l'a compris bien avant les autres. Il suffisait donc de créer à partir des BOF et des poujadistes, des petits commerçants et de tous les rats, une classe moyenne qui râclerait sur tout, refuserait de payer des impôts, et à fin on lui ferait valoir que tous ces profs, artistes, parasites, nous saignent aux quatre veines, que l'hôpital sera beaucoup plus rentable quand il faudra qu'il verse des dividendes.

Et le crétin, qui pense qu'il est actionnaire des hôpitaux quand ils sont privés alors que c'est quand ils sont publics, au lieu d'avoir un service de qualité, a du personnel réduit, des services au rabais, des prix tirés et de la merde en plastique, et des dividendes versés aux actionnaires.

Et pour obtenir ce résultat, il faut que le crétin soit sous-éduqué. Alors comment fait le capitalisme pour sous-éduquer le crétin ? Il transforme les écoles en champ de bataille, et met en spectacle la "sécurité". Une autre divinité ombrageuse.

Pendant ce temps là, le connard de base décérébré surveille son téléphone pour surveiller ce qu'on dit de lui, il ne regarde plus le tableau noir, et c'est gagné !

Si le capitalisme laissait faire, les profs expliqueraient aux élèves ce qui leur arrive, comment on leur inculque la peur de l'autre et l'adoration du paraître consumériste, et ils n'auraient pas peur, ils liraient tranquillement à l'ombre.

Le capitalisme persuade le crétin que le but d'un lycée, c'est d'être en sécurité, et que pour être en sécurité, il faut que le collège achète des tourniquets et des caméras à l'entreprise de son beau-frère. Ainsi, les dingues et les paumés que le système des entreprises et des guerres a générés, et que le système de santé émasculé et exsangue n'a pu prendre en charge, seront arrêtés à l'entrée du collège. Ou pas.

Mais si la bombe pète devant la porte, c'est encore mieux. On pourra vendre à la mairie des caméras de surveillance, et des drones, et des flics, et des armes. Que vous, dindons de la farce, paierez aux sociétés de sécurité, ce qui qui contentera la déesse Économie, qui vous favorisera de bonnes récoltes, d'emploâ et de croâssance. Et ainsi, vous pensez que vous êtes en sécurité, à l'abri des druzes, des chiites, des amals, des hutus, des tutsi et autres.

Alors que les seules personnes qui font des attentats, en fait, si vous regardez, ce sont de pauvres types avec un couteau, qu'on ramène à l'asile le lendemain. Ces tueurs produits par un système débile, que vous entretenez soigneusement parce que vous croyez aux contes de fée qu'on vous raconte.


Bon allez, j'ai un peu dérivé, je vais revenir au sujet de départ.Je signale que depuis la date de rédaction de cet article, l'émission avec Thomas Piketty est venue abonder au moulin. C'est donc bien, en dernier ressort, la justice éducative qui fait la différence, c'est à dire la part qu'une société consacre à éduquer ses enfants, c'est exactement ce que je dis donc QED, et Vae Victis.



(1) Bien évidemment, rien n'a commencé nulle part, tout est un continuum. On peut noter par exemple l'accroissement tranquille du commerce textile dans la piété sourde du protestantisme flamand. Le côté business s'est développé sans les machines. De l'autre côté on fait remonter les premiers bris de machines textiles par Ned Ludd  https://fr.wikipedia.org/wiki/Luddisme aux années 1780.