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jeudi 4 juin 2015

La soupe au caillou, le meurtre des savoir-faire par le " progrès " industriel

Vous connaissez sûrement ce conte populaire, intitulé La soupe au caillou, mais je vous le résume. Un étranger arrive chez un couple de paysans avant le dîner et leur demande le gîte et le couvert pour la nuit, promettant en échange de leur donner la recette de la soupe au caillou.

Les paysans demandent ce que c'est, et l'étranger leur répond que c'est une soupe qui ne demande pour être faite d'autre ingrédient qu'un caillou au fonds de la marmite, permettant de fabriquer autant de nourriture qu'on veut à bon marché.

Alléchés par une telle proposition, ils offrent à l'étranger le gîte. Celui-ci s'installe, demande à boire, et leur commande de mettre une bassine d'eau à bouillir, et d'aller chercher un caillou qu'il place au fonds de la marmite. Il passe une bonne soirée devant le feu, et pendant que la soupe au caillou se fait, il leur recommande d'y mettre des pommes de terre pour l'épaissir, des navets pour donner du goût, etc.

Le lendemain, l'étranger s'en va en ayant, vous l'aurez compris, bien grugé les crédules imbéciles. Il leur a fait faire une soupe ordinaire.

Il y a un exemple de ce type de comportement avec l'industrie textile, un pillage qui s'opère à grande échelle sur plusieurs continents depuis de nombreuses années, et auquel vous participez activement, en ayant acheté tout ce que vous avez sur le dos, car j'ose espérer que vous n'avez pas l'inconvenance de lire mes billets nus.

Voici la recette de l'arnaque.

Au cours des XIXème et XXème siècle,. L'industrie promet de filer de la laine, en plus grande quantité, mieux, plus vite, et sans fatigue.

En réalité, les filières industrielles ne se seront jamais adaptées au matériau. Elles n'arrivent pas à filer cette fibre trop courte, et si on tente de faire un fil fin, ça casse.

Et c'est là que le pipeau prend le relais. Puisqu'elle n'arrive pas à filer la laine, l'industrie va demander à la fibre de s'adapter. Elle va demander aux autres industries de lui fournir des fibres synthétiques. C'est le " progrès" (Amen, Heil, on ne peut pas faire autrement)

Donc on met de moins en moins de vraie laine, comme ça la machine idiote arrive à filer.

Dans le bien des cas, elle aura recours au fil tuteur, c'est à dire une âme dans une matière pourrie, qui soutiendra la couche factice. (Comme tout le reste de l'industrie).

Idem pour le tissage, etc. Résultat, on a des tissus non tissés, pourris, irrécupérable, irréparables. Mais c'est pas grave, on jette et on rachète.

Tout cela est bel et bon.

Mais pendant ce temps où l'industrie peine à avouer qu'elle a échoué à tenir sa promesse, une autre, non prévue, s'est accomplie. C'est que les fileuses de laine, les vraies, les humaines, avec des mains, elles sont bel et bien mortes.

D'abord désoeuvrées, puis au chômage, puis mortes, c'est tout un pan de la société qui s'effondre, et avec lui, les savoir-faire qui disparaissent, et qu'on ne pourra plus recréer.

Car c'est bien là que le bât blesse, c'est que la sottise n'est pas anodine, c'est un dégât dont les coûts de restauration sont énormes. Mirifiques les économies promises par l'industrie, les progrès jamais réalisés, colossaux, les coûts sociaux réels de sa propagation dévastatrice au profit des quelques familles d'actionnaires.

Certes, la classe moyenne s'est enrichie sur le dos des prolétaires, après leur mort le déluge, et qui veut la fin veut les moyens, même si ce moyen est la destruction de l'avenir, en le rendant " irrécupérable".

Car maintenant que la fortune de ces quelques uns est garantie par les mirages de la Bourse, qui paye la fatigue chronique et la dépression des chômeurs ?

Qui pour réapprendre aux gens à filer, à se réapproprier leur vie ? Les grands capitaines d'industrie ? On les attend au pied du rouet, ces incapables, pour réparer les dégâts du pillage et des meurtres qu'ils ont perpétrés envers les savoir-faire et les humains qui les détenaient, tout cela pour alimenter la pompe à fric, la soupe au caillou en laquelle tous les gogos ont cru.

Et vous croyez que vous n'en faites pas partie ? Mes pauvres... Gaïxoa, comme on dit là-bas..., pauvres dupes imbéciles.

Vous croyez qu'il vont arrêter une recette qui se vend aussi bien et qui les engraisse aussi facilement ?  Vous voulez les versions modernes de la fable ?

Le drone qui livre votre courrier ? Mais c'est vos boîtes aux lettres et vos rues qui vont s'adapter à ce que ne sait pas faire la saloperie de machine.

Puisque oui, la classe moyenne, elle a couru mettre ce pognon en gage pour acheter des voitures :D

Elle s'est ruée comme une zombie toxico sur les produits qu'on lui faisait miroiter, et le pognon, pfuittt. adieu pognon, adieu savoir-faire, adieu outils, adieu tout, prends moi tout, occupe toi de tout.

Et la voiture qui conduit toute seule ? Mai ce sont vos routes qui vont s'adapter, se couvrir de balises. Et lorsque la voiture vous dira " Je ne sais pas aller là, ce n'est pas balisé", eh bien vous n'aurez qu'à obéir. parce que votre voiture, elle n'aura plus de volant *.

Et les gens qui habitent là, s'ils veulent être joints, eh bien ils devront payer. Et pendant ce temps là, les facteurs seront au chômage. Et les gens voleront pour manger. Et on vous vendra des milices privées pour vous protéger.

Et on vous aura baisés jusqu'à l'os, jusqu'à la moëlle. Et ce sera bien fait. Parce que des crétins de votre calibre, ça se ramone au manche à balai, avec des graviers.


Il suffisait de persuader la classe moyenne qu'elle allait s'enrichir sur le dos du reste, en fermant les yeux sur le reste, pour que ce soit la classe moyenne, la plus nombreuse, qui assassinât tranquillement la société.

Opérations mains propres !

Il suffisait que le mécanisme garantisse une petite montée en gamme des classes populaires pour que tous se retrouvent le couteau entre les mains, à assassiner leurs amis, leur famille, foutant leur voisin au chômage et les dépouillant définitivement des moyens de l'autonomie : savoir-faire, outils et techniques.

Car aux gogos qui croient qu'on pourra revenir en arrière, je recommande de trouver des outils capables de travailler le cuir, le bois, le métal. Et sans cuir, sans bois, sans métal, pas de fourrage, pas de bêtes, pas de carriole, pas de transports, pas de matières premières.

C'es un peu comme si l'étranger avait fait signer aux paysans en partant une interdiction de réutiliser leurs graines et leur avait laissé un catalogue de cailloux en ligne.

C'est donc une victoire totale, la plus simple, celle qui coupe à l'ennemi la route de la retraite, qui lui interdit de revenir en arrière, et le réduit en esclavage.

Vae Victis, vraiment, on ne cesse d'avoir pitié de vous qu'à force de vous voir vous acharner à faire votre malheur. Remettre à ce point là votre destin entre les mains de vos exploiteurs malgré les sirènes d'alarme, ça mérite la râclée que vous allez prendre.


* Ca vient de tomber :
Palo Altours le lance le 23 juin 2015, et Vinci Autoroute alloue une enveloppe de 90 000€ pour développer et mettre en œuvre les projets qui seront sélectionnés.

Il est ouvert à tout le monde (étudiants, développeurs, designeurs, riverains, automobilistes de l'agglo...)


En septembre, nous organiserons des ateliers pour constituer des équipes (développeurs, design, idées...) et rencontrer les interlocuteurs de Vinci Autoroute."

Et vous, en septembre, vous faites quoi pour protéger votre doux petit cul, comme disait Selby dans La Geôle, un ouvrage que je vous recommande ardemment.

Quand on voit ce résumé de lecture, " Un homme, dans une cellule. Entre quatre murs, dans une lumière permanente. Rien pour mesurer le temps qui passe durant ces journées interminables, uniquement ponctuées par les repas et le bruit de la porte qui s’ouvre, puis se referme.. On ne sait pas qui il est, ni ce qui l’a amené ici "

Eh ben ma pauvre chérie, t'as des sacrées peaux de sauc' devant les yeux comme ont dit. C'est bête que tu aies raté le film de ce qui l'a amené là...

mercredi 3 juin 2015

Still life (Plaidoyer pour l'analogique)

Trouvé ceci ;

" La photographie numérique est pourtant une photographie. Le temps du doute sur sa nature, exprimé au début du développement de l’image digitale, est révolu. La plupart des théoriciens n’estiment plus à juste titre que la distinction entre digital et analogique soit véritablement déterminante4. L’opinion selon laquelle seule l’image analogique maintiendrait un véritable index avec la réalité est caduque" 

--- Fin de citation. Vous pouvez baisser le bras. Vous n'avez pas le choix, l'option est caduque. Veuillez cliquer sur la case que nous vous avons indiquée.

Dominer du mort,  il y en a visiblement que ça excite. *



Désolée de ne pas faire partie de " la plupart", de braver le décret, mais je ne suis pas d'accord. Désolée de conserver une opinion que je préfère mienne et caduque.

Il ne s'agit pas d'analogique, mais de matériel, justement. L'image numérique n'est pas" immatérielle", toute image l'est par définition, par rapport à ce qu'elle représente. L'image numérique est échantillonnée, brisée, numérisée, hachée en bits. La frontière, toujours conservée optiquement, est découpée. Elle n'est plus une image, elle est une suite de bits, comme toute donnée informatique.

Il y avait toujours une fonction de continuité, un trajet identifiable entre le modèle de la photo et la surface argentique, un chemin du rayon à travers les lentilles. On secouait à un bout, ça remuait à l'autre.

Maintenant le lien est brisé, il y a une " interprétation " de la lumière et des couleurs, et une " recomposition de l'image" plusieurs fois avant même qu'on la voie dans le viseur, et elle sera encore réinterprétée plusieurs fois avant d'apparaître sur chaque écran.

Voir dans un récent numéro du journal  La Décroissance la chronique sur le rétroviseur numérique, qui est un peu l'inverse : pour changer l'homme, interposons entre lui et le monde une réalité plus facile à gérer.

Je sais à quel point (Cf. Rizzolatti et les Neurones Miroirs chez Odile Jacob) l'image "perçue" a été bien avant d'avoir été " perçue par moi comme perçue", fragmentée, puis interprétée par le cerveau, mais tout de même. Ces circuits nous appartiennent en propre, ils ont grandi avec nous.

Autre passage :

" Le LoA ‘photographie brute’ de la définition correspond aux données image RAW dans le cas du numérique, au négatif dans le cas de l’argentique, à la plaque du daguerréotype, etc. Cette assimilation est reconnaissable jusque dans le vocabulaire récent de la photographie numérique où l’on tente de retrouver une expertise proche de celle du laboratoire argentique avec la notion de “développement” des fichiers RAW."

Sauf qu'un négatif ou une plaque, on voit l'image. Sur un fichier RAW, il faudra me faire la démonstration.

Adam Lister
Une " approche de l'approche ".

Evidemment, on est là dans un autre registre. La différence, on la sent ou on ne la sent pas. Si on ne la sent pas, si on ne la voit pas, alors oui, on peut affirmer qu'un fichier informatique maintient un véritable index avec la réalité. Le tout est de savoir laquelle.

Pour ma part, tant que je ne risque pas la déportation, je continuerai sur le papier. Mais j'avoue ne pas pouvoir justifier cette défiance épidermique que j'ai vis à vis du numérique. On pourrait me dire " Simplement parce que tu n'es pas née avec".

Dans un sens si justement, j'ai vécu le passage de la lampe au transistor, puis au chip et à la carte, de l'argentique au numérique. Certes je ne suis pas une " native numérique", mais cela me semble un peu simple comme explication.

Et dans un sens, non justement, ce qui me préserve plus de l'évidence béate de sa bénédiction, de l'irrésistible envie de lever le bras avec un filet de bave devant le " numérique", garantie de  bonheur contenue dans le " mieux", c'est de ne pas être " née avec ", c'est d'avoir le recul nécessaire pour juger de ce que cela apporte... et de ce que cela enlève, ce que les plus jeunes ne peuvent pas savoir.

Parce qu'au fait, c'est quoi qu'on a perdu, c'est quoi cette saveur indéfinissable qui a disparu au passage, avec l'odeur des produits, l'ambiance, les lumières et les matières ? C'est aussi la visite chez le photographe, remplacé par le dialogue avec les machines.  Ah, tiens, irruption de l'Autre.

C'est quoi qui disparaît lorsque les relations humaines disparaissent ? Faudra-t-il le perdre pour le comprendre ? Et comment saurons nous alors ?

Pourquoi ai-je systématiquement l'impression que le passage au numérique s'accompagne d'une perte d'âme ?
Est-ce parce qu'il s'accompagne systématiquement de cette injonction de ringardise qui consiste à ériger en principe l'interdiction de dénigrer le " progrès", quel que soit le sens de son mouvement ?

Comme s'il était interdit d'admettre qu'on s'est trompé, à la mesure de l'impossibilité de corriger l'erreur, caractéristique que ce phénomène partage avec le larsen.

Notre ego serait si bafoué d'admettre cette erreur qu'il s'emploie avec frénésie à empêcher tout retour en arrière, il justifie une erreur par la suivante pour disculper la précédente, mieux, pour la glorifier et lui donner une perspective. C'est ce que font les serial killers.

Mais vers où veut nous emmener ce mouvement? Car nous allons vers la connexion entre le biologique et la machine. Nous sommes sur le point d'effacer la distinction entre le vivant et les structures, entre le flou et le numérique, entre l'esprit et la matière, ou si l'on préfère, de relier les deux.

Mais je pense que nous devrions prendre quelques instants de réflexion avant que de tourner le bouton. Car le problème, c'est que personne ne nous demande notre avis. On nous amuse avec des disputes sur la famille untel qui se dispute, mais comment se fait-il que personne ne nous dit qui est en train de tourner ces boutons, et si c'est une seule personne , ou bien plusieurs.
Comment se fait-il que ces décisions et ces orientations tombent toujours comme des ordres ? Comment fait-il que personne d'entre nous ne participe à cette réflexion alors que chacun participe à sa mise en oeuvre, comme des robots ?

Pourquoi est-il interdit de réfléchir à ce qu'est cette chose si ténue et que nous détruisons sans savoir ce que c'est, sous les ordres d'une apparente nécessité, qui dicte chaque jour un peu plus l'obédience à la machine ?

Réfléchir à l'état dans lequel se trouve quelqu'un privé des moyens de recouvrer sa liberté. Et si cette liberté était celle de recréer une âme, de décider de son sort en serait-il de même ? L'option serait-elle aussi caduque ?

Si notre infini était justement contenu dans cette possibilité de finitude, si la liberté était dans le flou, dans la fracture ? Le flou numérique n'abordera jamais le flou réel, et c'est tant mieux. Parce que le flou réel, est, lui réversible par soi à tout instant.
Mais il peut s'interposer, privant définitivement le citoyen des moyens d'accès au réel, s'y substituant. Et là il y a un problème.

Laisser faire, c'est laisser l'un détruire l'autre, se laisser déposséder de la possibilité de reprendre...

Alors participer même au débat comme je le fais en tapant sur mes touches deviendrait criminel, la seule solution étant la pure passivité. Résister par l'immobilité, faire confiance à la destruction qui vient. Introduire le plus grand désordre possible, pour laisser à nouveau couler le flux du vivant.

Ai-je le choix de décider de la nature du lien qui me relie à la réalité ? Ai-je encore le droit de décider que ce lien ne sera pas numérique ? Ai-je encore le choix de préférer l'analogique ? Dans plein de domaines, c'est déjà aboli. Il faudrait veiller à préserver à cette possibilité quelque territoire.

* D'ailleurs c'est marrant parce que rien n'intéresse tant ces fans du numérique que les forêts, les levers de soleil sur l'eau, les fleurs, les grenouilles, et les bâtiments des hôpitaux soviétiques désaffectés, c'est à dire le réel analogique que leur industrie est en train de tuer.

mardi 19 mai 2015

Les vraies confidences

Hier j'enfile un DVD dans le lecteur, et quelle n'est pas mon émotion en entendant une voix que j'ai écoutée mille fois avec ferveur sur FC. 

Mais je n'avais jamais vu Anouk Grinberg. Je l'ai donc découverte, comme si je l'avais eu observée avant de la rencontrer, ainsi que le fait prétendument  Dorante d'après Dubois.


J'étais dans le temps de la pièce, dans le mouvement, c'était charmant. On devrait toujours préparer les gens, par un conditionnement de leur vie réelle, aux pièces de théâtre qu'ils verront. J'ai bien entendu fait durer le plaisir tout le temps de la pièce avant de lire la jaquette :)

Tant qu'on est dans le registre amoureux, cette vidéo sur laquelle j'aimerais revenir.



Pourquoi analyser, pourquoi ne pas se contenter de jouir ? C'est une vraie maladie mais tant pis allons-y. 

D'abord il y a, certainement lui, le cameraman. Chorégraphie improvisée, il est donc parfois surpris par les mouvements de la danseuse, et la caméra suit avec retard.

Un jardin en terrasse. En Provence ? J'aime à le croire. La licence des années 70 se hume comme le parfum de l'eucalyptus, et j'aime à le projeter. Il y a eu un petit montage, au moment où elle ôte son costume de panthère. Avec ses émouvantes oreilles.

A elle maintenant. Danseuse non accomplie, mais non débutante. Utilisant la sensualité de son corps, la coule dans les figures de la danse.

Elle est sérieuse sur sa danse. Son propos est bien de danser. Mais elle est femme, et son corps de femme suit les ondulations qui disent mieux que le peu de danse qu'elle sait. C'est ça qui est émouvant aussi, et cette petite musique un peu grinçante.

Ses mouvements sont répétitifs, et son répertoire est limité, mais soudain, cette souplesse qui parcourt son corps du haut en bas d'un seul jet...

J'aime que sa silhouette se fonde parfois à la végétation, j'aime ce que je crois, qu'au cours de la vidéo, avec le temps, elle s'habitue à la caméra, elle se lâche un peu, c'est plus fluide. J'aime cet ennui qui nous prend à la fin...

Elle doit être très âgée maintenant, mais j'avoue en être amoureuse. J'aime être amoureuse de cette image, même si il n'y aura jamais aucun bouton sur lequel appuyer pour qu'elle me parle.

Sans doute qu'un jour là-haut-là-bas, je serai, appuyée sur le muret de pierres sèches, les mains écrasant les feuilles de lauriers cassantes et les petites boules dans le mica, et je l'applaudirai.

Que c'est bête, ces sentiments, pouah, on dirait du XIXème. Je suis d'ailleurs étonnée à ce propos par le texte de la Seconde Surprise. C'est dense, quand je pense que ce fut donné en 1727. Dense, je veux dire, ça travaille une zone restreinte des affects. C'est marrant d'ailleurs, cela m'a fait penser à In the Mood for Love, comme si par delà les temps et les espaces, ce thème était un meuble résident du discours amoureux.

dimanche 12 avril 2015

Tête de pont ?

Je continue de creuser le rapport individu / collectif (disparition du sujet ontologique / social) avec ceci :

On sait depuis Freud que le paradigme de la trace, qui accompagne la logique de l'inscription, a joué un rôle fondamental dans la définition de la mémoire, mais aussi dans la culture, comme en témoigne un ouvrage comme Malaise dans la Civilisation. Plus tard, au début des années 70, Jacques Derrida élargit ce paradigme à celui de l'écriture en général et de la différence, théorisant, dans De la Grammatologie, un devenir tracé généralisé du monde, de la pensée et de l'art. Avec l'explosion d'un nouveau paradigme, le neuronal, le modèle de la trace est devenu obsolète et a disparu au profit du modèle de la prise de forme. Plasticité contre Grammatologie. Plus récemment encore, Quentin Meillassoux, dans Après la finitude, parle d'un archi-passé de la terre (l'archi-fossile) dénué de toute trace humaine et détaché de toute corrélation sujet-objet. Que signifie dès lors cette radicalisation de la disparition de la trace ? Comment penser en dehors du paradigme de l'inscription ? Mettre en scène la disparition de tout sujet ? "

Je pensais à l'imposture intellectuelle que souhaite dénoncer untel à l'égard de Derrida. Je pensais au psittacisme, et à cette tendance qui habite certains, à toute époque, de considérer le discours de l'autre au mieux comme un jargon superfétatoire, au pire comme un " galimatias double", selon Rabelais, c'est à dire auquel le locuteur pas plus que l'auditeur ne comprend un traître mot.

Tendance qui semble d'autant plus affirmée que le discours visé prétendait lui-même à l'herméneutique.

Est-ce seulement la dérive de la langue, la dérive historique, qui se redouble de celle de la traduction, qui éloigne de nous le discours précédent ?

Est-ce que la psychanalyse ne fait que redoubler la confession, le développement personnel le " gnothi seauton " (1) ? Est-ce que la physique quantique ne fait que redire en d'autres termes les doutes de Parménide et d'Héraclite, les mathématiques les doutes de Zénon ? Est-ce que notre droit ne fait que balbutier encore le droit romain, les précautions hébraïques ? 

Ma question est de savoir si ce sont d'exactes superpositions ou bien si au delà de ces similitudes, au delà de ce qui ne serait finalement qu'une même dimension, comme une " cardinalité " dans l'objet visé, il y a dans la nouvelle forme, un nouveau fonds ? (2)

Quelque chose de nouveau sous le soleil ? Alors on me dira il y a la technè. On greffe aujourd'hui des morceaux d’œsophage qui repoussent dans le corps de leur propriétaire, et demain les riches commanderont une réactivation du gène maître de leur globe oculaire vieillissant.

Disparition physique du sujet dans le renouvellement de ses pièces. Et le moi dans tout ça ? Quand on aura fini de découvrir qu'il n'existe guère, qu'il est comme un un petit ballon de baudruche gonflé à l'intérieur de l'imaginaire par le grand dirigeable du corps social, avec pour mission de piloter les pulsions du corps, on peut craindre pour son intégrité.

Le moi hérité de droit divin finissant de tomber en poussière, les photons de son avatar cosmique convertis en impalpables champs électromagnétiques plus absents qu'aucun dieu ne le fut jamais, c'est la chute assurée dans le néant du trou central de la fractale.

Le bit informatique va finir par nous paraître quelque chose de solide à quoi se raccrocher, avec sa bonne odeur de sélénium rassurante comme un feu de cheminée et une tablée de charcutaille.

Je verse aussi au dossier cet extrait du dernier numéro de " La Décroissance", autre témoin d'une recherche frénétique, devenant hystérique pour " se trouver " dans la matière :
" Pour changer l'état du monde, on peut se rendre compte que tout que nous avons essayé a échoué. Toutes les religions ont échoué, toutes les philosophies ont échoué, et tous les systèmes politiques ont échoué. Ça nous mène où on en est aujourd'hui. Donc pour changer le monde, il faut changer l'homme. C'est à dire bidouiller sa cervelle, lui enfoncer des implants. Ainsi régulé par la technologie, l'homme corrigera optimisera ses capacités physiques, mentales, cognitives, émotionnelles, sensitives, sera bienveillant et d'une moralité irréprochable. Et on fabriquera à la chaîne de parfaits adeptes de la sobriété et de la convivialité. Des cyborgs vertueux, sans défaut, adopteront des modes de vie responsables et combattront l'entropie".

Mais comment résister à ce mouvement, qui aura pour au slogan : " c'est ça ou Daesh" ?

Avant (au bon vieux temps) une philosophie se proposait de nous emmener d'une rive à l'autre, de " rompre les amarres, de tourner le dos  à telle chapelle pour fonder une nouvelle école, à tel camp pour courir vers les libres espaces. Mais il y avait toujours un ailleurs, une terre promise, ou au moins incognita. 

Depuis quelque temps, c'est la meta-désespérance qui frappe (3). Plus d'autre promesse qu'un cyber-corps, éternellement réparé, et qui aboie, rutilant, dans l'espace. L'esprit, hébété, devant son vide. Parce que ce contre quoi il faut se prémunir est la possibilité qui s'annonce que, effectivement, on ait cherché partout et qu'il n'y ait rien nulle part. Nulle part où aller, pour la première fois dans notre histoire.

Si j'ai bien compris (je cite ici Catherine Malabou), le transcendental serait récusé comme l'issue de secours (illusoire) laissée au monde dans sa possibilité " d'exister sans nous", quand bien même nous aurions su abandonner l'idée qu'on pourrait nous laisser, à nous, cette prétendue conquête qu'il n'existe que parce que nous le pensons. C'est encore trop le penser : Le monde est indifférent au fait qu’il est perçu ou non, il (lui? ) est indifférent d’être nécessaire, d’être stable, etc. Donc il est contingent. Meillassoux étudie la stabilité du monde décrite par Kant..

Je retrouve un peu la balance chère à la vilaine Guillemette : Dire " le monde " c'est définir quelque chose qui existe, et quant à poser le verbe " exister", c'est déjà lui supposer un sujet.

C’est parce que la philosophie est incapable de se fonder elle-même qu’elle se tourne vers les mathématiques nous dit Hegel dans la Préface de la Phénomenologie de l'esprit. Pourquoi aller emprunter à Cantor ce dont les mathématiciens rigoleraient ? Soyons capable de fonder notre propre discours ! Qu’est-ce qu’un monde qui serait capable de devenir toujours autre qu’il n’est ? Si le monde peut changer constamment, pourquoi ne change-t-il pas ? Là, Meillassoux s’en remet à Cantor. Si tout est possible, pourquoi tout n’est-il pas n’importe quoi ? Un vrai discours de la contingence doit admettre que le n’importe quoi puisse arriver. Pour moi, si on ne veut plus de transcendantal, il faut accepter le n’importe quoi. Cf. Kant et le cinabre.
Je crois que la question « peut-on abandonner le transcendantal » devient peut-on faire avec le n’importe quoi.

Questions :
Le livre flirte avec une réaction universitaire : il refuse de dialoguer avec Husserl, Derrida, Foucault. Cela m'agace énormément. Il m’est arrivé de tomber dans la neurobiologie et d’affirmer des choses que je n’aurais jamais cru que j’affirmerais (la pensée vient du cerveau, etc.). Derrida n’aurait sans doute jamais accepté ce que je crois désormais. Suis-je en rupture ou dans la continuité ? Je ne sais pas. Et j’ai du mal à positionner Meillassoux.
Ce qui me fait problème, c’est de savoir ce qu’est la pensée philosophique. Est-ce que le transcendantal n’est pas ce qui est irréductible à la science ? Comment isoler le philosophique, comment décrire ce que nous faisons.
La pensée de Meillassoux est une pensée de l’anhistorique. Les déconstructeurs (Heidegger, Derrida, etc.) écrivaient au moment de l’affrontement de deux blocs. Meillassoux écrit au moment de la pensée écologique : se pose la question du post-historique, de la fin de l’homme, de la survivance de la terre à l’homme.

Ce vieux doute ontologique remis en selle par la catastrophe écologique serait une épidémie grave. Elle toucherait chacun de nous, à rebours, depuis l'être social, vers l'être physique, par l'être culturel.

Elle a déjà touché l'art, en ce qu'il se replie sur sa dimension thaumaturgique (et d'autres, je les ai évoquées déjà). C'est un coupe-feu. D'où peut-être ce retour vers le matériel, pour retarder l'échéance, en espérant que d'ici là une solution se présente.

Je prêche donc encore une fois pour un peu de pastorale sur la base d'une pensée qui ne présuppose pas l'existence. Admettons une bonne fois pour toutes que rien n'existe, cela ira plus vite, et repartons sur des bases saines.

J'ai même un statut pour ceux qui ont absolument besoin de se raccrocher à quelque chose. Nous sommes l'Erreur. A toute instance spirituelle il faut une instance matérielle correspondante, et il en fallait une pour l'Erreur. L'Erreur a choisi de se matérialiser sous la forme d'une pensée qui pense avec raison que ce qui n'existe pas existe pourtant. Elle n'avait pas le choix, d'ailleurs, de s'instancier autrement puisque c'est l'erreur fondamentale, d'où découlent toutes les autres. 

Prenons à nouveau l'image du tore, ça aide à matérialiser le concept.

Imaginons que je vous dise " Vous n'existez pas". Je vais vous expliquer ce que j'entends par là. Vous n'existez pas, au sens où vous entendez habituellement qu'"exister, c'est être une chose". Or en réalité, deux choses coexistent en vous.

D'une part un animal, dont vous supportez les pulsions, le passé archaïques, les comportements réflexes, des strates de centaines de millions d'années d'évolution. Lourd. Mais ce n'est pas vous.
D'autre part un être social, qui est la " reconstruction en vous " (comme les bateaux dans les bouteilles) d'une terminaison de la structure sociale à laquelle vous appartenez. C'est comme un ballon qui s'est gonflé depuis l'extérieur dans votre tête, une petit bourgeon du grand ballon de la culture humaine. Mais ce n'est toujours pas vous.

Ce pour quoi vous vous prenez est une oscillation entre ces deux instances, mouvement parfois conscient, pour partie inconscient pendant la veille, etc.
Lorsque votre corps animal disparaît, le support du ballon de culture disparaît, et ce pour quoi vous vous prenez avec.

Donc pour revenir à l'image du tore, on peut associer l'animal au boudin, et le ballon social au barycentre du tore. Ce pour quoi vous vous prenez, c'est en réalité un vide, l'espace qui sépare le boudin du centre. Mais le poids du corps, la présence de l'animal, le support de la sensation d'être, ne peut se ressentir que supporté " depuis " le barycentre, depuis le point de vue de l'être, qui se pense donc étant à partir de là, comme centre d'un espace subjectif vide..

Mais puisqu'aucun des deux n'est " moi", alors " je " n'existe pas en tant que chose, pas en tant qu'autre chose que cette relation vivante.

Maintenant, comment l'image du tore peut-elle fonctionner au niveau général ? Le monde physique est le boudin, infiniment parcourable et pourtant refermé sur lui-même : toute signification comme une " explication " est impossible puisqu'on ne peut pas " explicare", elle est enfermée dans son propre volume et revient toujours à elle-même.

Le poids du monde matériel se fait sentir au centre, là où est supposé résider l'être, celui qui sent le poids du monde. L'Erreur, que nous instancions, oscille dans l'espace entre le barycentre (le moyeu de la roue) et ce qui lui donne son équilibre (le monde).

Si toute composante spirituelle avait été instanciée hors l'Erreur, tous les possibles seraient hors la contradiction de la matière pouvant contempler l'impossibilité, capable elle-même de constater la nécessaire contradiction que la matière (hors esprit) ne saurait être consciente de son inexistence, et tous les possibles se déploieraient dans la pure présence à soi-même, comme un feuillet qui se serait dédoublé (le voile de Maya)

Or nulle composante spirituelle ne saurait ne pas être instanciée. Il fallait donc que l'Erreur le fût. Et nous sommes cette instance, sous la forme de la nécessaire contradiction, l'impossibilité de la matière dédoublée, capable de se regarder ne pas être (la Chute)

Mais la position est intenable. C'est pourquoi cette conscience doit être maintenue " vivante" sans qu'aucun être ne subsiste pour s'y installer (l'enfer d'une éternelle conscience)

Peut-être alors que la Chute n'est pas terminée. Peut-être que la mise en garde à propos de la connaissance continue de nous interpeller. Mais alors nous invitant à quoi ?

Première hypothèse un peu violente :  c'est nous inviter à ne pas faire perdurer l'Erreur, c'est à dire à ne pas prolonger la quête de la connaissance, qui ne fera que perpétuer l'intenable position, cela revient à nous conseiller de nous auto-dissoudre en tant qu'humanité consciente.

Il y a un courant " thanatos", j'ai l'impression, qui court. Un peu l'idée d'accélérer la fin, symétriques des partisans extrémistes de la technologie, appelant l'avènement du mutant radioactif.

Je mets également, comme un " sign of times " de cette tension (déchirure entre les deux représentations de la réalité, qui nous déchire), les réactions à cette vidéo, exact symétrique du Benedicite :




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Posted by Tara Cambo on Wednesday, March 4, 2015

Mais, le monde débarrassé de nous, qui se chargerait alors d'instancier l'Erreur ? Les damnés de l'Enfer, ceux qui, ayant refusé de voter l'auto-dissolution, installés dans une durée matérielle infinie, se seraient ainsi condamnés éternellement à se contempler éternellement morts, à passer l'éternité à chercher dans la conscience une existence qu'elle ne possède pas ?

Alors les choses se rétabliraient dans l'inversion, le Shéol était annoncé. Et je repense à ce mot attribué au rabbin Siméon bar Yohaï : " J'ai vu la Vérité et j'ai eu peur". Ce n'est donc peut-être pas la première fois dans notre histoire que certains arrivent au bout du chemin. Le bout étant bien sûr la reconnaissance de la trace, ancestrale, de l'herbe foulée, de la boucle temporelle dont parle Etienne Klein,  l'insupportable certitude que le tour du boudin a été fait, et que donc l'infini fermé des possibles a été exploré, sauf l'impossible, l'impensable, cela qui nous oblige à tout retourner.

De là les lemniscates, les formes qui survivent aux civilisations détruites, gravées dans le roc, comme un souvenir du chemin parcouru et un avertissement pour ceux qui reviendront. Prendre cela comme symbole de l'infini, ce n'est jamais qu'en revivifier la parole muette.

Il vaut donc mieux se taire. Et que dire à ceux qui ont besoin de moi, et qui vont me jeter des pierres ?

Seconde hypothèse : c'est prendre l'invitation au pied de la lettre, nous inviter à chanter la gloire du Seigneur en compagnie des anges. Cela reviendrait pour effacer la faute à " remettre notre esprit entre ses mains", et retourner dans le sein du Père, pour employer un vieux vocabulaire, attendre calmement la parousie, la fin des temps. Sans croire à autre chose qu'à cette invitation au bonheur.
Sans espérer de l'avenir un supplément de connaissance, s'en remettre totalement à ce qui n'a pas de nom. Croire aux miracles, à la bonne odeur du Christ, renoncer à la conscience, suivre son exemple.
Mais comment organiser dans le renoncement ? Comment penser aujourd'hui une société basée sur la non-organisation ? Que faire de l'existant, devenu inaccessible à quiconque, sans parler de le maîtriser, l'orienter, ni même l'éclairer ?
Qui nous aurait " livrés " à pareil châtiment? Voir sa non-existence en pleine lumière, et devoir se résigner à la contempler sans en pouvoir abréger le supplice, baisser le store, éteindre la lumière ? Sans pouvoir même se tourner vers l'espoir.

Abandonner cela aussi, les abandonner. Pour cela aussi s'en remettre, et ne-pas-attendre le salut, mais pour soi seule. A l'ombre des renoncements devenus ramure, treille fraîche où le pampre à la rose s'allie, atteindre à nouveau le point où le temps ne passe plus.

(1) Voir : " Hegel voit ce « connais-toi toi-même » comme le signe d’un tournant majeur dans l’histoire de l’esprit, car Socrate en s’en réclamant fait de « l’esprit universel unique », un « esprit singulier à l’individualité qui se dessine », autrement dit, il fait de la conscience intérieure l’instance de la vérité et donc de la décision. Il y a tournant car, dans la culture orientale, l’Esprit, tel que le conçoit Hegel, était de l'ordre du mystique inatteignable (d’où les Sphinges et les Pyramides d'Égypte que nul ne peut pénétrer) ; ce qu’au contraire augure Socrate (et de la même manière Œdipe) c’est « un tournant de l’Esprit dans son intériorité », c’est-à-dire qu’au lieu d’être inatteignable, l’Esprit est réclamé comme se trouvant dans l'homme lui-même.
Platon définit ainsi la santé d'esprit, laquelle consiste à se connaître en devenant capable de distinguer ce que l'on sait et ce qu'on ne sait pas. Ici la santé d'esprit dont l'Homme est capable est une tâche à accomplir. "
Tournant de l'Esprit dans son intériorité, devenu " capable de distinguer ce que l'on sait et ce qu'on ne sait pas".


Voir : " Aujourd'hui, plusieurs interprétations du passage de la Genèse concernant l'arbre de la connaissance du bien et du mal sont possibles. La plus crédible est que l'arbre symbolise le savoir illimité qui n'appartient qu'à Dieu, et le pouvoir absolu que l'on pourrait en tirer. L'arbre de la connaissance du bien et du mal symboliserait donc un désir profond de l'être humain : celui d'abuser de sa liberté, d'être en mesure de connaître tout et d'utiliser ce pouvoir de façon absolue"

Voir :  "
Pour l’arbre dont parle Adonaï Élohîm, la traduction courante est représentée par la Bible de Jérusalem : « l’arbre de la connaissance du bien et du mal ». Elle ne me semble guère correcte même si on l’adapte, comme la nouvelle TOB, avec une tournure plus concrète : « de ce qui est bon ou mauvais »3. Cette seconde traduction, en effet, est trop précise. L’hébreu présente en réalité une construction curieuse : un substantif (’éç) suivi d’un infinitif construit utilisé comme un substantif déterminé par l’article(hadda’at), mais flanqué de deux objets directs indéfinis coordonnés (tôvwara’) qui peuvent être lus également comme des adverbes. La tournure qui rend le mieux cette expression hébraïque me semble être « l’arbre du connaître bien et mal », où « bien et mal » peuvent être entendus comme substantifs objets ou comme adverbes. "

(2) Voir par exemple ici, à 29:54 de la discussion des costard-cravates, le mec qui dit " Je puis parfaitement", comme elle drôle l'atténuation qui évite le " je peux". Parce qu'il ne peut justement pas savoir ce qu'Aristote pensait. Trop de temps écoulé.


(3) C'est pour cela que j'ai passé ce blog en catégorie adulte, pour éviter que des jeunes ne lisent ce genre de propos. Cela achèverait de les désespérer et ils le sont bien assez comme ça. Laissons-les croire encore un peu au père Noël fringues-téléphone-DVD-voiture-maison, jusqu'à ce qu'on ait une solution de rechange à leur proposer.

mardi 7 avril 2015

Bevete più latte...

Eh oui, c'est la fin des quotas laitiers, la fête de la mamelle outre-rhénane qui va pouvoir ouvrir les vannes à fond.


Nous les tétines bretonnes, on est trop contentes, on va pouvoir vendre du lait en Chine


C'est qu'il faut bien nourrir ces braves gens qui fabriquent les nuggets de poulets



que mangent nos éleveurs de porcs


Allez, ne faites pas "berk", samedi vous allez retourner dans les embouteillages pour acheter vos lardons et votre pack de lait.


Faut bien nourrir la petite famille, hein, on n'a pas le choix !

En fait, c'est une entrée " par le bas ", du cyber-body, celui où les interventions médicales de plus bas niveau, comme la collecte de données ainsi que le contrôle de leur valeur, peuvent être faits sur le sujet pendant les activités journalières via de appareils connectés.

Déstructurer le corps animal réel, c'est aussi préparer les mentalités à l'arrivée d'un corps humain de plus en plus " éparpillé", le fonctionnement de ce corps étant en fait assumé par une globalité, une collectivité d'appareils délocalisés.
Ainsi pour survivre, il me faut tel appareil de contrôle qui nécessite lui-mêmes des batteries, donc de l'électricité et un chargeur en état de fonctionnement, une liaison internet et un moyen de paiement pour passer la commande, un lieu d'habitation repéré pour recevoir la livraison.

Au rythme où vont les thérapies géniques, le corps réel pourrait devenir plus encombrant qu'autre chose. Il serait intéressant d'avoir des enquêtes là-dessus, pour savoir jusqu'à quel point les gens laisseraient " acheter leur corps", c'est à dire ce qu'il suffirait de leur donner en cadeau pour qu'ils acceptent de ne plus pouvoir s'enfuir physiquement de là où leur corps est connecté.

On y est bien arrivé pour les animaux, après tout.

jeudi 2 avril 2015

L'impatience

Je viens d'entendre sur une radio commerciale une émission rétrospective d'un crime commis en 1995, un père tuant 4 membres de sa belle-famille, attendant à leur domicile qu'ils rentrent les uns après les autres.

Il est resté " hiératique " au long des quatre années d'instruction, niant sa culpabilité, disant qu'il " n'y était pour rien".

En disant qu'il n'y est pour rien, il efface sa responsabilité, ce en quoi on doit l'écouter. Si l'on considère que le mobile retenu était l'argent, d'autant plus.

Décrit comme froid, insensible, l'homme ira juste après le crime voir le notaire pour l'héritage, et l'assureur, avec la liste précise des meubles détruits pendant l'incendie de la maison.

" Et tout ça pour 150.000 euros " dira un avocat. Si le coupable était un artisan en lutte pour la survie de son entreprise, cette somme permettait effectivement de résilier son engagement d'avec une montagne d'ennuis harassants, de se délier d'un contexte, avec lequel, au fond de lui, peut-être, il était intimement convaincu, n'avoir rien à faire. Il n'y était, effectivement, " pour rien".

Je pense que ceci devrait être médité par l'institution. Si l'engagement dans le contrat social n'est pas vérifié, si on ne s'assure pas non plus que le ressenti des acteurs montre un niveau acceptable de la sensation d'influencer son destin, on peut s'attendre à toute forme de " résiliation " du contrat, même les plus brutales.

Un engagement réel, sincère, et autant que possible enthousiaste. Non pas résigné, ce qui serait mauvais signe. Or cet engagement est la plupart du temps supposé, ou du moins jugé sur ses effets : l'entreprise artisanale de l'assassin, laquelle se porte mal à cause des difficultés de " l'Economie.

Maintenant, que faire de celui qui n'a d'enthousiasme pour rien ? On répondra que dans un monde qui le cultiverait comme objectif principal, ce cas ne se présenterait pas. Mais alors, un enthousiasme d'Etat ?

La dissociation de l'individu d'avec son être social est toujours près d'être déclenchée.

Comme elle en est toujours loin. Ceci signifiant simplement que la distance n'est évaluable dans le singulier que dans des conditions délicates. Mais retenons qu'elle est à tout instant, pour un nombre donné d'individus, alors près d'être défaite.

L'association entre l'être individuel et l'être social, une fois et pendant le temps de l'éducation, construite, est toujours près d'être défaite à la faveur d'une pression trop forte.

Il faut considérer sans doute que lorsqu'elle est à l'oeuvre, la dissociation présente à l'esprit du sujet non plus un seul moi comme chez les personnes associées, mais deux moi, l'un des deux, le moi social, devenant de plus en plus flou et lointain, jusqu'à pâlir et ne plus exister. Le moi individuel est laissé seul face à une horde d'ennemis avec lesquels il n'a plus rien à voir.

Toutes les stratégies de survie, tout le mensonge dont on est capable, sera alors mis au service du moi, pour sauver sa peau, pour se sauver d'un monde où l'on "n'est pour rien".

" Je n'y suis pour rien" n'est donc pas seulement le dégagement, une fuite dans l'irresponsabilité, qu'on ne veut pas retenir tant le crime ne semble pas mériter d'atténuation. A l'heure du crime, et pour toujours sans doute, il est et restera le témoin d'un processus accompli, une simple vérité de vécu.

Le moi solitaire sortira toujours vainqueur de la dissociation d'avec l'être social. Enfin pas toujours. Il peut aussi s'effondrer sous les coups de la violence qui pour épargner femme et enfants, retourne le poignard contre soi avant.

C'est alors dépression et cortège d'angoisses bien connu, qui accompagne la descente des longues files de pèlerins.

D'un simple point de vue financier, cela se tient. On peut se permettre de négliger l'enthousiasme individuel comme variable, parce qu'après tout, un petit crime par-ci par là, ça ne fait que conforter le public dans son bien-être, " on est bien mieux chez nous".

Il faut veiller néanmoins, si on veut continuer d'exploiter les gens et que le système soit rentable : si trop de gens finissent par ne plus avoir d'autre choix que de se partager entre dépression et violence, il faudra lâcher un peu de lest.

Mais de quel lest, et le lâcher où et comment ? Pas facile pour une institution débordée par l'urgence d'empêcher les protagonistes d'en venir aux mains.

Andrzej Krauze

mercredi 25 mars 2015

L'adolescence programmée

J'entendais dire hier que le " lobby des asthmatiques " avait réussi à faire remplacer les tableaux noirs des salles de classes par des tableaux numériques-inutilisables (pléonasme).

Et des parents qu'ils ne voulaient pas voir leur enfant " en fauteuil roulant à cause d'un vaccin".



Qu'on ne pouvait plus faire goûter des enfants dans une école à cause des innombrables allergies qui les accablent.

J'entendais parler des enfants de CM1 de la manière dont ils se voyaient, dans l'avenir, dont chacun " allait " (manière devenue imminence) vivre sa " crise d'ado".


J'entendais parler des chiffres sur l'augmentation de l'homosexualité. Assortis de commentaires du style : « Dans le micro milieu parisien bac+5... oui, 10% »

Discuter l'épaisseur du trait de crayon dans la qualité de l'échantillonnage en la matière, une autre façon de dire la marge d'incertitude liée à l'affirmation qu' "on" devient ce que l' "on" s'entend annoncer qu' "on" est déjà ?

Dans la mesure où le " cyber-esprit " du corps social tient à la fois de l' egregor et du tambour de machine à laver, que devient le corps " individuel " connecté à ses mythes ?

L'avènement organisé, au sens de la prophétie auto-réalisatrice, prend en ces temps de mégaphone planétaire, de folles allures. Je me demande jusqu'où le corps " réel" se pliera à l'esprit.

Jusqu'à un " point imaginaire" ?

Plus de différences, entre cette tribu connectée et les voleurs du réel cuivre, qu'entre les extraterrestres supposés.

Dans genre, cette nouvelle, où l'on apprend que :

On Thursday, April 9, LinkedIn announced it will aqcuire Lynda.com for $1.5 billion (52% cash and 48% stock).
Lynda.com, which was founded in 1995, is a subscription service which offers online training videos on a range of subjects from photography, to education, to developer training.
In a press release, LinkedIn CEO Jeff Weiner talked about the companies' shared interest in helping professionals connect with opportunities to improve themselves.
Ryan Roslansky, head of global content products at LinkedIn, went into a bit more detail in a blog post on LinkedIn, suggesting a scenario like this: "Imagine being a job seeker and being able to instantly know what skills are needed for the available jobs in a desired city, like Denver, and then to be prompted to take the relevant and accredited course to help you acquire this skill."
Pourquoi s'arrêter à la formation : " And thanks to its recent acquisition of Lynda.com, it could also incorporate things like job certifications and training into its pro-sumer offerings."

Allons jusqu'à la certification.

Jusqu'où pourra-t-on certifier les gens qui ne savent pas écrire une phrase sans faire une faute (aqcuire ) ? Jusqu'on pourra-t-on aller en désorganisant le langage ?

Jusqu'à un point imaginaire, fût-il situé sur la navette spatiale ? C'est ça qui est curieux...

dimanche 22 mars 2015

L'art dans le contrat social

Je me posais la question suivante : " Qu'est-ce qu'un individu doit à la société ? " dans le cas particulier où cet individu est une artiste.

Ceci sous deux points de vue : Le premier, moral, mais non pas sur le plan de l'échange de valeurs. Il ne s'agit pas de savoir si l'individu doit tant d'heures de travail ou autre montant quantifiable, mais plutôt quelle part de soi-même elle doit abandonner et comment les deux peuvent s'articuler.

Ce " soi-même " étant considéré à la fois comme le " moi " de la psychologie humaine, celui qui se construit pendant l'enfance, et comme la part de ce que, dans tous les secteurs de sa démarche individuelle, un être humain doit consacrer à la société.

Le second point de vue étant politique. C'est à dire que l'ensemble des points ayant déterminé ces valeurs forme une ligne-frontière dont s'emparera le législateur pour fixer les règles des lois.

Ce qui m'intéresse ici est le premier point de vue, et notamment dans le cas de l'artiste. On va me dire que c'est là ce qu'on appelle la question de l'engagement. Certes. Appelons là ainsi, cela ira plus vite. Mais l'engagement en ce qu'il touche ce point particulier de la construction du moi, comme le définit, sur le plan général, ce texte de Julien Saiman.

Maintenant, qu'en est-il du point de vue de l'artiste ?

Au départ, le constat pourrait se résumer à un débat entre d'une part le camp des " réalistes", qui diront que tant qu'une artiste peut vivre de son art, elle serait mal avisée d'aller se frotter aux rixes de l'agora, que c'est là la fatiguer inutilement, et que le respect de la liberté veut qu'on ne contraigne pas les récalcitrants à s'y plonger.
Et d'autre part un camp des " idéalistes", qui diront que reléguer les questions de conscience, une conscience éventuellement " régulée ", au domaine du choix individuel et de la latitude du marché est un abandon de souveraineté qui feint d'ignorer le fait social.
Une réalité qui devient, justement, incompatible avec le fonctionnement de la société, et face à laquelle la société ne saurait, justement, rester, " réalistement " sans réagir. Si elle veut ne pas se condamner à dériver sans pouvoir de se gérer, la société doit-elle " contraindre (ne serait-ce que moralement) à s'engager". ?

Pour clore la série, une troisième voix, dite " spiritualiste", parlera d'un engagement par le retrait, par l'exemple, et pourquoi pas, par la contemplation, par l'attention ou la non-attention à la vie même, et par la prière, une position qui serait qualifiée de " non-interventionniste " par les deux précédentes, mais qui, dans le cercle des extrêmes se rejoignant, a des affinités avec les deux autres.
Elle partage avec les " réalistes " la conviction que la liberté est fondatrice, et avec les " idéalistes" le reliquat d'une responsabilité individuelle par le fait même d'aménager l'espace possible d'une telle liberté, lequel fait est généralement assorti d'une obligation justification de ce choix par l'individu.
Enfin, le spiritualiste renverra les deux autres à leur impuissance.

Vous pourriez, diront-ils aux idéalistes, tout aussi bien ne pas dormir la nuit au vu des récentes mesures prises par les pouvoirs russe ou chinois, au prétexte de terrorisme, pourquoi n'en faites vous pas cas, mais vous les réalistes, le jour où les chars seront dans vos rues, vous viendrez nous parler de liberté ?

Pour montrer comment ce constat de départ est vu depuis ma question, reprenons [Verjus] qui cite Commaille, " une question sociale est définie comme la perturbation et la déstabilisation vécue par les individus concernant leur mode d'insertion par le travail et l'identité qui en découle (ainsi que les avantages matériels qu'il procure) sous l'effet d'un fonctionnement économique particulier. dans la société à laquelle ils appartiennent ".

J'évite, enfin, l'inconvenance de la formulation " Qu'est ce qu'un artiste doit à la société ? ", ce serait s'arroger le succès d'un statut défini accolé à une catégorie de personne définie, or c'est peut être précisément l'inverse que je vise.

L'individu et la société se regardent dans le miroir l'un de l'autre (1), l'individu se voyant (aussi) comme être saisi à travers les injonctions, dont la palette s'étend depuis les lois en vigueur dans le milieu jusqu'aux louanges où ses prescripteurs abondent. La société s'étalant au soleil des statistiques, ou les jambes bien écartées dans la lumière blafarde des sondages, mais toujours en pompes impeccablement cirées.

Le premier et la seconde s'interrogeant (toujours) sur leur pertinence respective, sur le bien fondé de leur malentendus, et constatant leur impuissance respective à s'interpénétrer.

Par " c'est l'inverse que je vise", j'entends en fait " c'est le complémentaire que je vise". Les deux premiers " camps " présentés ci-avant regardent l'artiste comme tout citoyen, en tant qu'acteur économique, ou en tant qu'acteur politique, avant de le projeter dans la cinématique du procès d'engagement.

Les "spiritualistes" me répondront que chaque artiste décide du taux d'engagement qui convient à son inspiration, et qu'on trouve, depuis la danseuse qui anime des spectacles de rue jusqu'à l'ermite peignant en solitaire, toutes les nuances d'engagement librement consenti par chacun.

Viser le complémentaire consiste donc à faire ce constat que si on peut les renvoyer dos à dos, c'est parce que l'artiste récuse le travail comme seul mode d'insertion, tout comme seul outil de définition de son identité, et refuse que la définition de son identité " appartienne " à un système économique où elle serait définie par un " fonctionnement".

Le complémentaire d'une abstraction reste difficile à opérer, mais je tenterai de répondre aux spiritualistes que si la danseuse de spectacle de rue supporte les côté difficiles de son engagement, c'est  peut-être (aussi) dans l'espoir précisément de changer le cadre social dans lequel elle accepte de fonctionner, tandis que le peintre ermite consent à des sacrifices financiers parce que cela lui permet de continuer à " non-fonctionner " dans un cadre qu'il récuse, et que la notion " d'engagement librement consenti" est à prendre avec précautions, un peu comme d'autres choses "librement choisies", comme l'émigration ou le temps de travail, notions qui redirigent ailleurs.

Une fois ceci posé, on peut tenter de regarder dans quelle mesure il est possible qu'une hypothèse théorique de travail considère un être humain (toujours hypothétique modèle théorique comme on est modèle de nu dans un atelier de modelage), le considère, donc, comme un tout composé d'un côté d'un artiste et de l'autre d'une partie engagée, de facto engagée, au sens de [Saiman]

Pour le résumer maintenant, si la société et l'individu s'appréhendaient sur une nouvelle base, et pour ce qui concerne l'individu, vu comme un artiste unique développant une relation de confiance qui lui permettra de bien fonctionner avec les autres et de trouver sa place dans le système grâce à une démarche artistique harmonieuse.

S'il en était ainsi, une telle vision portée par un collège dédié à cette tâche pourrait-il apporter aux autres acteurs en charge de la vie sociale, des éléments pour aider à mieux résoudre les quelques conflits qui résistent ça et là à la surface de la planète, au milieu de notre océan d'épanouissement individuel et collectif ?

Pour apporter des réponses au camps des " réalistes", on dira qu'on peut ainsi aider à résoudre les contradictions liées à la mutation des relations entre le marché et l'Etat Providence :

" C'est parce que l'individu manifestera son envie de participer et d'adhérer et à la société qu'il l'intégrera et non plus parce qu'il fait partie a priori d'un tout collectif qui le dépasse. Les individus doivent maintenant prouver qu'ils sont capables d'être membres d'une collectivité en y accédant par leur propre prise en charge. Cette conception va largement modifier les perspectives de la solidarité. [...]
La troisième transformation concerne le changement du rôle des politiques sociales.  Au delà de leur premier rôle, qui est l'octroi d'une rétribution permettant d'accéder au minimum vital, elles se présentent aujourd'hui comme un moyen permettant à l'individu de retrouver une capacité d'action en tant que sujet individuel.
Dans ce modèle actuel, c'est donc par l'enchevêtrement d'individualités, qui vont chacune agir en vue de leur propre réalisation, que les liens sociaux vont se construire et produire la société." [Verjus]

Aux "réalistes" nous pouvons donc présenter que le débat n'est plus ordonné par les anciennes divinités de la Politique et de l'Economie, et aux "idéalistes" que le lien social fonctionnera désormais sur la base, non plus d'un volontariat qui ressemble à de l'embrigadement du temps des " Partis ", mais d'une séduction où des individus libres effectueront leur choix entre des formes d'engagement également épanouissantes, et non plus également contraignantes.

Aux spiritualistes qui nous répondront qu'en attendant, on veuille bien laisser les gens à leur libre arbitre, nous dirons que nous serons toujours là pour accueillir ceux qui veulent nous écouter et repartir ensuite, tout en faisant observer que leur liberté de retrait présente a été payée par avance, et du sang de leurs aînés qui ont eu le courage " d'y aller".

Pour revenir au sujet donc, quelle est la part que prend l'aspect artistique d'une personne dans ce débat, ou dit autrement, est-ce que cela " change quelque chose " qu'elle soit artiste ? Cela pour la différencier du rentier non artiste, qui est lui aussi (2) délivré de l'engagement induit par la soumission économique au système, mais dont on ne parlera pas ici.

Son parcours artistique peut-il feindre d'ignorer les événements de son temps ?  Je dis de son temps pour éliminer ceux qui en 2014 ont le courage de dénoncer la guerre au Congo (où au Bénin, ils ne se souviennent plus), les victimes du méchant tremblement de terre en Haïti, la Shoah, le massacre des saints innocents, la disparition des mammouths laineux, etc.

Peut-elle, cette gentille artiste, détourner le regard et broder de jolis napperons en espérant qu'ils viendront mettre une croix  de sang  sur sa porte dans la nuit pour que le massacre en cours l'épargne, parce qu'elle a liké rageusement sur une page ?

Oui mais alors, s'occuper de la misère du monde est un emploi à plein temps... Et puis on est en stress H24, plus jamais de repos.
Et l'inspiration dans tout ça ?

Cela dépend à quelle source on puise son inspiration. A une fille qui fait de la photo de guerre, il faut du théâtre d'opérations. A une fille qui fait du spectacle vivant, il faut le bruit de la rue. A un artiste qui fait de la copie tendance, il faut le contact avec la fête, la nuit. Enfin à celle qui cherche à écouter les mouvements de l'âme, il faut le murmure du feu, les craquements du vent, les silences de l'eau.

Pour les deux premières catégories, c'est une sorte d'échange : l'artiste est engagé, mais il prend quelque chose au monde pour nourrir son art.

La question est de savoir si en ne considérant que la troisième, on a épuré le contexte de l'engagement. Si on élimine encore la transmission, l'artiste ne doit rien à la société. Or il lui doit tout, au sens courant de l'expression, puisque sans elle il ne serait rien. Son oeuvre retombera tôt ou tard dans le domaine public.

Éliminons les gesticulations des DRM et autres inepties : ce qui est copiable d'une oeuvre n'est que le reflet de sa valeur marchande, c'est à dire rien. On peut copier l'objet produit par une oeuvre à titre d'échantillon, pour donner au public envie de venir la voir, mais faire commerce de cet échantillon est un autre signe du degré d'imbécillité auquel est parvenu le marché de l'art, ce qui me rappelle les articles si touchants de J-L. Biton, et celui-ci à propos de Malaval.

L'art ne cesse de désigner là où il faut regarder, et bien sûr nous sommes hypnotisés par cet index qu'est l'objet, et maintenant pire, son image.

Imaginons un compositeur qui copie les partitions d'un autre et les fasse interpréter. La gloire et la considération qu'il pourrait en tirer ne sont rien en comparaison de la honte qu'il en éprouverait... à condition d'avoir été bien éduqué. Une fois de plus, là est la solution en termes d'humanité, et non dans le dongle ni le format propriétaire, monument de notre époque de chiens électroniques bornés.

Tout cela raboté, il me semble qu'il faille aussi considérer le bruit que font les chaussures dehors. Je veux dire par là que si l'on considère que le bruit des bottes commence à se faire entendre, tout le monde poussera les hauts cris comme quoi que bien sûr que c'est évident, on ne peut pas fermer les yeux et se concentrer sur son ouvrage pendant qu'on fusille les résistants dehors.

Oui, mais pendant que le bruit des bottes monte ? Les choses sont rarement statiques ou étales dans l'univers. Elles montent ou elles descendent. Dans le brouhaha et l'ambiance cour de récré de cette fin de siècle, on aurait du mal à se décider.

Peut-être alors que nous sommes encore dans le rapport au monde dont je parlais ici à propos de l'avant-garde. Pris dans ce front du renouvellement immobile, comment progresser ?
On le voit bien dans le billet sur Malaval. S'arrêter par le suicide seul, arrêter ce mouvement qui ne conduit qu'à une vaine répétition, ou avec Blanchot, continuer ?

Ne pas tenir le diable à bout de fourche, c'est prendre le risque qu'il avance. Cela me rappelle les rats de Buzzatti, et cette phrase :

"Where is the Life we have lost in living?
Where is the wisdom we have lost in knowledge?
Where is the knowledge we have lost in information?"
T.S. Eliot, in Choruses from The Rock (1934)

Que l'auteur du blog poursuit par :
Where is the information we have lost in Google ?

Mais tenir le diable à bout de fourche, c'est ne s'occuper que de lui, c'est lui donner toute son attention, c'est lui donner sa vie, et il ne demandait que cela., il l'a autant que s'il l'avait prise.

Je précise que par bruit de bottes, je n'entends pas seulement les totalitarismes habituellement liés à ce terme. Le silence de l'ignorance, le vide du manque d'éducation, le brouhaha médiatique de l'inculte méduse, l'impolitesse excusable des affamés, la violence des sots excités par des gueux, et les hurlements des armes de guerre sont les bruits différents du même animal qui cherche à faire tourner la roue de sa fortune en détruisant les civilisations.

Peut-être que, déjà, il n'y a dans ce vacarme plus de place pour la parole. Peut-être déjà plus que deux versants possibles : abonder à l'hystérie qui nous détruit individuellement ou résister passivement dans les décombres.

Passivement. Passer dans le passé, comme on passe à la résistance. Disparaître dans les photos du passé.

(1) Vous pouvez la garder pour draguer en boîte, celle-là. Ou alors, si vous voulez vraiment vous la farcir, allez-voir ici (lien vers la boutique du glacier).
(2) J'écarte pour le moment ceux qui créent pour vendre. A quel point ils ont intégré inconsciemment ce qui se vend pour en faire ce qu'ils pensent vouloir créer, c'est une question de psychologie dans le mécanisme d'inclusion des classes, une sorte de biais d'inférence bien trop compliqué pour ma petite cervelle. Toujours est-il que je les tiens pour un acteur économique. Je ne sais plus qui disait qu'il ne faut pas confondre création et innovation, comme les industriels de la moquette qui ajoutent une nouvelle couleur à leur gamme ou un nouveau pesticide innovent aussi. C'est une question de catalogue commercial, non de création artistique.

Biblio sommaire :
[Verjus] La question de l'engagement : d'hier à aujourd'hui, essai de typologie Maud Verjus, CESEP.
[Saiman] L'engagement Julien Saiman L'Atelier Philosophique

lundi 9 février 2015

Cui qui le dit, c'est çui qui l'est


Eh ben quand t'auras cessé la confusion et trouvé les vrais artistes, tu me feras signe. En attendant, demande aux industriels à qui tu fais de la pub de payer tes abonnements.


jeudi 15 janvier 2015

Punctum Temporis

" Je sais, je radote "




C'est ce que vous pourriez m'accuser de me servir à moi même comme pique, mais rassurez-vous, aucun risque.

Je voulais simplement dire une fois de plus que c'est dans l'entre-deux, dans le passage, que se situent les choses.

Mais dire aussi que la photo-ci dessus est un peu la trace mnésique de ce qui correspond à ce qu'on ressent de la " personnalité " de quelqu'un. En fait, la personne sur la photo a bougé pendant la prise de vue. Ainsi, bien qu'elle ne puisse récuser aucune des expressions qui ont contribué à former l'image finale, cette dernière ne lui appartient guère.
A moins que ?
Si elle est finalement une " autre personne ", elle nous parle de cet autre, plus intérieur peut-être. Freud disait que le Moi, c'est le corps physique.

Je veux dire qu'elle n'est pas complètement à écarter, cette image, qu'il y a peut-être des choses à " prendre en compte".

Dire enfin que dans cette image, il y aussi mon intention de prendre la photo si vite, à cet instant magique où ce que je voulais saisir du visage, révélé, s'est enfui dans le mouvement effectué trop tôt. Et l'image est une sorte de réponse à mon intention, elle aussi inscrite dans le mouvement.

Le dit est relatif.

C'est à dire que c'est parce que je connais le visage " au naturel " de cette personne, que je sais l'expression que je voulais capturer alors, que, par rapport à cette intention, son regard devient une réponse.

Je sais bien que ça n'apporte pas grand-chose, mais je voulais que ce soit là.  Je sens toujours ce besoin que ce soit là, mais ça ne prend pas place dans le puzzle. Bon, tant pis je le publie, je crache, on verra bien.

Les aspects incohérent et disparate de mes productions ont sans doute l'inconvénient de me priver de beaucoup de lecteurs, mais ils sont la trace d'une liberté qui me permet d'accrocher les traces les plus faibles avec des points plus solides, d'attacher des signaux sans importance au tronc commun des articles, de façon à donner au moindre détail une pérennité par l'écrit, une fortune qu'il n'aurait pas acquise sans ce procédé.

En fait c'est exactement ce que dit ceci :


C'est à dire que les points d'accroche " faibles " contribuent au trajet du fil et donc au sens, autant que les points d'attache forts, qui sont reliés au tronc.


C'est le fait que de secouer la gangue de la progression raisonnée, en sautant d'un point de capiton à l'autre du discours, permet de dessiner plus librement un territoire.

Autre chose peut-être, à l'examen. Nous connaissons tous ce fait qu'une personne se ressemble à travers des expressions qui déforment son visage. On sait que c'est elle. A l'inverse, la photo saisit des expressions qui n'appartiennent pas à la personne. Il faut très bien la connaître pour la reconnaître.

Idem pour celle-ci, d'ailleurs, qui va dans la série des mains et des regards :


Ce qui me fascine peut-être, c'est que notre cerveau a bien vu tout cela avant de nous en livrer une version expurgée et stabilisée.

Autre chose à propos de l'art, à côté de la tendance au gigantisme que j'ai signalée, la mode maintenant affermie de l'hyperréalisme. " Wow, you won't believe your eyes it's a painting", "waoh, on dirait tellement une photo". Et si le mec le fait au stylo à bille, c'est encore mieux.

Je pense qu'en général, à travers les œuvres de l'artiste passe le message " Regardez, j'ai fait une belle chose". Et le jury approuve et récompense en sélectionnant, de façon à ce qu'on dise de leur expo que c'est plein de belles choses, pour qu'on entende bien le message " regardez, c'est une belle chose".

​Cela véhi​cule une envie de dire quelque chose, de le dire aux autres.Cette envie se raboute à celle de l'exposant, qui a envie de donner à voir ,etc.
On pourrait même aller plus loin, et je l'ai pensé par exemple en regardant cela :
https://www.facebook.com/media/set/?set=a.587572561344908.1073742075.482999355135563&type=1

Chacune de ces œuvres crie " Je suis une oeuvre d'art, regardez-moi comme telle. Et en tant que telle, dites ou pas si vous me trouvez belle, vous devez dire ce que vous pensez de moi, vous devez dire quelque chose sur moi".

Mais il n'y a pas que là. C'est partout. Voilà, moi je ne suis pas là dedans, et je crois que ça se sent. Mes œuvres sont plutôt du côté du contact de personne à personne. Elles balisent un itinéraire vers une sortie de secours, vers une réponse à la question, ou vers la réponse à une question.

Mon procédé a marché sur moi, je vais le tester sur quelques autres alentour, et voilà, ça ne s'accroche pas au mur comme on faisait au XIX ème. Je sens que c'est lié aussi à Duchamp, mais je ne comprends pas encore bien comment.

Je viens de tomber sur cette citation attribuée à Brian Eno :

"Stop thinking about art works as objects, and start thinking about them as triggers for experiences… That solves a lot of problems … Art is something that happens, a process, not a quality, and all sorts of things can make it happen … [W]hat makes a work of art ‘good’ for you is not something that is already ‘inside’ it, but something that happens inside you..."


Je me sens moins seule :)

Bon, on va passer à autre chose, laquelle va enfin faire le lien avec tout cela, et contribuer pour brindille au ban prononcé par mon éminent confrère John Moullard, immense plasticien du XXIème siècle, dans cet article.

Il va falloir trouver des raisons pour continuer d'avancer. Ainsi pourrait-être résumée, d'une certaine façon, la stratégie de mon entreprise pour 2015.

Sinon j'ai ouï dire qu'une bande de jeunes avait repéré un gène humain, nom genre Fp102, dont l'absence semblait responsable de baisse de performance dans les exercices cognitifs. Ces petits malins l'ont inséré dans l'ADN de souris, qui sont soudain devenues  meilleures dans ce style d'exercice.
Ce genre de bidouille digne d'un scénario de science-fiction à la Planète des Singes se déroule je l'espère hors de tout contrôle ou de réflexion éthique.

Et sans surprise, le bon point hyper réaliste du jour va à notre ami chinois qui peint des trucs 'achement ressemblants, comme les flamands au XVIIème avec de mervailleeeez perdrix à s'y méprendre, et d'ailleurs les ancêtres de notre honorable correspondant bien des siècles plus tôt.

Et puis, faut pas dire que je suis une critiquezzzz systématique, ça par exemple, ça me bouge d'une façon curieuse, je ne sais pas pourquoi.



C'est de Mary Iverson. C'est un peu systématique comme procédé, dommage, le côté tableau de clous me plaît. J'aime bien celui là en tout cas.

dimanche 11 janvier 2015

Je couds donc je pense

Faut-il jeter par dessus bord ce fatras de réflexion pour revenir au niveau du sensoriel ?

" Le film de Valérie Minetto consacré à Annie Le Brun s'ouvre sur une citation de Jacques Rigaut : "Penser est une besogne de pauvres, une misérable revanche." C'est Annie Le Brun elle-même qui cite Rigaut." comme dit Jean-Luc Bitton, d'abord.

C'est un mouvement de recentrage, de concentration sur les disciplines de l'Atelier de Minuit. Cela rejoint la récente avancée de Lydie sur ses motivations, qui comprend pourquoi elle a tant de mal à faire en elle de la place à l'art par destination, tandis qu'elle fait plus facilement place dans son processus créatif à l'art par métamorphose (au sens de Malraux).

Certains artistes préfèrent réaliser des œuvres textiles plutôt que de faire surgir des tableaux. Lorsqu'on fait une boîte en carton, on se contraint à se mettre dans la peau du destinataire et à vérifier si la boîte s'ouvre et fonctionne bien.
Au lieu de se reculer pour juger de l'effet comme un peintre, la créatrice qui travaille sur le corps se met dans la position de la personne qui essaye le pull, elle se met à la place du corps de l'autre, ce dernier fût-il temporairement le sien. (Cela me fait penser aussi au recul de l'observateur dont parle Alain Simon).

J'ai déjà parlé de cet acte à propos des mains de Mary Jean Betts qui s'intitulait Layers of Thinking, titre qui devrait plaire à Alain, d'ailleurs.. Cela nous renvoie à ce courant de pensée de l'époque de Memling, qui prônait que la douleur de Marie dans une déposition devait se communiquer au public.

C'est à dire, bien que le procédé utilise l'imitation visuelle, elle la dépasse dans la communication des émotions.

La peinture avait alors encore pour partie dans son programme de s'adresser au corps, et non (seulement) à l'esprit.
Corps dont les frontières sont plus faciles à cerner que celles de l'esprit. Cette partie en a disparu.
La peinture s'est désormais adressée uniquement au cerveau, ce qui a ouvert la voie aux communications de l'art conceptuel.

On peut noter à ce propos que l'art textile, plus que d'autres, garde la trace du faire dans le fait. Un tableau peint ne témoigne pas du geste du peintre avec la même force que la longueur d'un point de couture exhibe le geste de la couturière, et sa longueur égale à celle du point.




Ils sont indissolublement liés, non seulement dans l'exactitude de la mesure, mais encore dans la chronologie de la réalisation. Comme je le disais ici :  en voyant un ouvrage de couture, on sait que la couturière n'a pas pu ne pas passer par les étapes correspondantes.

Nos corps entrent donc en correspondance dans l'espace, par la mesure des gestes, mais également dans le temps, par l'ordre de leur enchaînement.

Cette fiction (au sens de quelque chose qui a été créé) est une pièce de réalité que nous partageons, même si rien ne nous garantit que le centimètre de fil que nous voyons est le produit d'un geste de la couturière qui " dura " un centimètre. A l'échelle de l'humanité, c'est une bonne précision.
Cela me rappelle Farrugia (?) qui disait que si Einstein et Gandhi se rencontraient, il n'auraient peut-être pas beaucoup de certitudes en commun, sauf une absolument sûre, c'est que Superman est Clark Kent.

L'art textile témoigne autant du faire que du fait, là où notre tradition dévalorise le faire, le renvoie à l'ordre de l'approximation, de l'hésitation, de l'apprentissage, du trait de construction qu'il faut gommer.
Or la caresse de la main sur le papier, toutes ces sensations que le corps chérit, et qui font que l'artiste leur sacrifiera tant pour les conserver, au prix de sa santé et de sa vie, préférant la misère que d'y renoncer, qu'ont-elles de si précieux à nous dire ?

Alors, retour au corps et au cœur ?